Les plantes aquatiques au secours des villes

Pour lutter contre les effets dévastateurs des pluies torrentielles qui se multiplient, les ingénieures et ingénieurs ont un outil redoutable dans leur coffre : les plantes. Les infrastructures végétalisées et autres phytotechnologies permettent de ralentir l’écoulement des eaux sans refaire entièrement les réseaux urbains.

Par : Gabrielle Anctil, journaliste

Les égouts du Québec se font vieux. Construits en majorité dans les années 1960 et 1970, ils sont « vieillissants et mal entretenus », constate l’ingénieur Jean-Luc Martel, professeur au Département de génie de la construction à l’École de technologie supérieure.

Au travail d’entretien qui s’annonce s’ajoute un défi majeur : la multiplication des épisodes de pluie intense causée par les bouleversements climatiques. Nos infrastructures, construites selon les normes de leur époque, sont loin d’être prêtes à recevoir tous ces litres d’eau. « On les concevait selon des épisodes de pluie intense se produisant tous les 5 à 10 ans. Donc lorsqu’un épisode de pluie d’une intensité jamais vue en 100 ans se produit, l’eau reste en surface », explique le chercheur. Ces gouttes d’eau, incapables de pénétrer dans le sol, suivent le chemin menant au point le plus bas, s’accumulent dans les cuvettes et s’infiltrent dans les sous-sols.

Faudrait-il refaire nos infrastructures en partant de zéro ? Augmenter la taille des conduites ? « On ne peut pas faire table rase du passé. On est coincés avec ce qu’on a déjà », rétorque le chercheur, qui ajoute qu’il est plutôt temps de se tourner vers les stratégies d’adaptation. Justement, une option toute simple s’offre à nous : les structures végétalisées.

On ne peut pas faire table rase du passé. On est coincés avec ce qu’on a déjà.
Jean-Luc Martel, ing., professeur au département de génie de la construction à l’École de technologie supérieure

Technologie naturelle

Traditionnellement, la gestion des eaux pluviales passe par le développement de bassins de rétention. Mais ces infrastructures sont lourdes, à usage unique, souvent peu attrayantes et supposent un vaste espace disponible.

« Dans une ville comme Montréal, la seule option serait de construire des bassins de rétention souterrains. Sauf que ce type de construction est complexe, notamment parce qu’il faut tenir compte des infrastructures existantes, comme le réseau de gaz ou d’électricité, et particulièrement cher », explique le chercheur, convaincu de la pertinence de considérer les infrastructures vertes autant que possible.

« Les phytotechnologies sont un ensemble de solutions basées sur la nature qui permettent de maximiser les avantages écosystémiques », explique Olivier Boucher-Carrier, directeur général à la Société québécoise de phytotechnologie. « Les infrastructures végétalisées nous donnent le temps de souffler », ajoute Jean-Luc Martel. Lors des grandes pluies, elles ont pour fonction de ralentir l’écoulement des eaux vers le système d’aqueduc.

Ces infrastructures peuvent prendre des formes diverses : parcs éponges, pavés perméables, saillies drainantes végétalisées, jardins de pluie. Lorsqu’elles sont disséminées aux quatre coins d’un secteur fortement urbanisé, elles viennent ajouter des ponctuations de verdure capables « d’aplatir la courbe, comme on le faisait pendant la COVID », illustre l’ingénieur. Ces technologies sont aussi loin d’être naissantes : « La Ville de Portland en installe depuis plus de 25 ans ! »

Victoriaville la verte gère ses eaux pluviales

« On a longtemps été considérés comme le berceau du développement durable. C’est dans notre fibre. »

C’est ainsi que l’ingénieur Joël Lambert, directeur du Service des infrastructures à la Ville de Victoriaville, explique l’intérêt de la municipalité pour les infrastructures vertes de gestion des eaux de pluie. « On met ce type d’infrastructure en place depuis 15 ans », dit-il avec fierté.

Promenez-vous à Victoriaville et vous verrez les effets de ce désir d’innovation un peu partout. « Au début, on a essayé des approches différentes, on voulait innover », raconte l’ingénieur. Cette période d’expérimentation a mené à une conclusion : il était temps de concevoir une structure claire. C’est ce qui s’est produit avec la rédaction du Plan de mise en place d’infrastructures vertes de gestion des eaux pluviales, paru en 2022.

« On a catégorisé les rues selon la superficie disponible. Lorsqu’on a des travaux à faire dans une rue, il suffit d’ouvrir le cahier pour voir à quelle catégorie elle correspond et quelles y sont les options d’infrastructures », explique-t-il.

Avec ce plan, la municipalité a aussi pu dresser une liste des zones prioritaires.

Au sommet, le centre de la ville, où une seule conduite combine les eaux sanitaires et les eaux de pluie, constituant ainsi un risque élevé de débordement, ainsi que le parc industriel, en amont de la prise d’eau.

« Tout le parc industriel se draine vers la rivière, donc, avec les aménagements de gestion des eaux pluviales, on augmente la qualité de l’eau qui y est renvoyée », précise l’ingénieur.

L’implantation du plan demande une vision stratégique, notamment pour augmenter l’expertise des équipes municipales et celle des firmes de génie-conseil avec lesquelles Joël Lambert est appelé à collaborer.

Une démarche citoyenne a aussi été élaborée afin de minimiser la résistance à ce nouveau type d’infrastructure.

Cette municipalité n’est pas la seule à travailler à l’amélioration de sa gestion des eaux de pluie. Une réglementation oblige désormais les nouveaux bâtiments institutionnels, industriels et commerciaux à implanter des mesures de gestion des eaux pluviales. « Les promoteurs doivent déposer une demande au service d’ingénierie prouvant que les cinq premiers millimètres d’eau de pluie pourront s’infiltrer dans le sol », explique le directeur.

La prochaine étape : évaluer les résultats. « On a inclus des indicateurs dans le plan en 2022, avec l’intention de mesurer les effets cinq ans plus tard. » À suivre.

On a longtemps été considérés comme le berceau du développement durable. C’est dans notre fibre.
Joël Lambert, ing., directeur du service des infrastructures à la ville de Victoriaville

Fleurs du printemps

Au Québec, le climat froid et une attitude précautionneuse ont modéré l’intérêt pour ces approches vertes. « On partait avec l’idée que ça ne fonctionnerait pas à cause du climat », se désole Jean-Luc Martel. Mais des tests ont confirmé que les technologies sont bien adaptées à notre réalité. Depuis, bien des municipalités tentent de rattraper le retard. La biorétention est d’ailleurs encadrée par la norme canadienne CSA W200 : Conception et construction des systèmes de biorétention et des jardins de pluie.

Olivier Boucher-Carrier, directeur général à la Société québécoise de phytotechnologie, estime qu’il est temps de laisser l’eau reprendre la place qui lui revient, qu’il appelle « espace de liberté », selon un changement de vision qui tient compte d’une réalité que l’humain tente parfois d’oublier : la nature ne se contrôle pas. Pour y parvenir, il faudra qu’un changement de culture s’opère chez les titulaires du titre d’ingénieur. « Il faut passer d’une approche où on tente de prédire et de contrôler vers une gestion adaptative basée sur une approche d’essais-erreurs », conclut-il. L’eau peut être destructrice et imprévisible — ou nourrissante et époustouflante.