La constance d’un bâtisseur de ponts
Un pont dans un magazine
Tout commence au secondaire par une image : un pont dans un magazine, peut‑être le Golden Gate, ou un autre. Guy Mailhot ne s’en souvient plus exactement, mais l’impression est restée : « Ça pourrait être ma voie. » L’image s’installe ; elle ne disparaîtra jamais.
Des années plus tard, lorsqu’il est prêt à entrer sur le marché du travail, celui‑ci est restreint. Une offre lui parvient de Vancouver, de la part de Buckland and Taylor Ltd., un cabinet spécialisé en génie des ponts. Il l’accepte. Cette décision, presque fortuite, conditionnera l’ensemble de sa trajectoire : il passera 90 % de sa carrière dans le domaine des ponts, à inspecter, concevoir, remplacer, surveiller et, finalement, à livrer un des ouvrages les plus importants du pays.
Ce fil directeur, Guy Mailhot ne l’a pas planifié. Il l’a suivi, puis choisi, puis approfondi.
De consultant privé à bâtisseur public
En 1998, Guy Mailhot est consultant pour PJCCI depuis une dizaine d’années déjà. Pendant la tempête de verglas, on lui demande d’aider à gérer la crise. Par la suite, PJCCI lui propose de travailler à d’autres mandats, dans les bureaux mêmes de la société. Un autre ingénieur lui demande s’il souhaiterait se joindre à l’organisation de façon permanente. Il accepte. Il connaissait déjà les gens, les projets, la culture du lieu. Il savait qu’il pouvait y trouver sa place.
À PJCCI, les projets s’enchaînent : le remplacement du tablier du pont Jacques‑Cartier, la réfection du pont Honoré‑Mercier, l’entretien majeur du pont Champlain d’origine en fin de vie. Chacun comporte ses défis propres, techniques et humains. Puis vient le projet de concevoir et de réaliser le nouveau pont Samuel‑De Champlain.
Guy Mailhot y consacre 14 des dernières années de sa carrière, depuis les études de préfaisabilité jusqu’à la livraison. « J’étais là même avant que le projet devienne un projet. » Il en parle sans nostalgie, avec la précision de l’ingénieur qu’il est : « C’est un peu comparer un sprint à un marathon. » Les mandats courts permettent l’efficacité. La durée permet autre chose : une connaissance d’un projet dans toutes ses dimensions, une capacité à arbitrer qui ne s’acquiert pas autrement.
La rigueur comme héritage
Le projet du pont Samuel‑De Champlain ne se résume pas à son envergure financière ni à son statut de partenariat public‑privé. C’est aussi une pression constante, des décisions arbitrées entre logiques techniques, politiques et administratives, un axe que le pays ne peut rater, et une conception qui doit tenir compte de l’état du pont d’origine en fin de vie.
Guy Mailhot ne dramatise pas. Il dit qu’il avait une bonne équipe, que chaque personne gérait ce qui relevait de son domaine pendant que lui se concentrait sur l’aspect technique. Ce qui l’intéresse davantage, c’est ce que cette responsabilité révèle sur l’ingénierie elle‑même.
« On ne peut pas faire les choses à peu près. La rigueur, c’est fondamental. » Cette phrase, il la prononce à propos du génie des structures en général, pas du projet en particulier. Mais elle résume sa façon d’exercer. Quand on lui demande ce qui le définit dans sa pratique, il répond sans hésiter : la rigueur. Pas le perfectionnisme, il nuance, mais cette exigence de bien faire les choses, parce que le résultat sera visible, mesurable, et que des gens circuleront sur ce pont pendant des décennies. « Quand tu attaches ton nom à quelque chose, tu veux que les gens sachent que ça a une valeur dans ce que tu produis. »
Transmettre, d’un pont à l’autre
Au moment de l’entrevue, Guy Mailhot se trouvait à Brisbane, en Australie, pour visiter un autre pont de grande envergure en acier. Une réplique grandement inspirée de la travée principale du pont Jacques‑Cartier construite dix ans après ce dernier, et faisant appel au savoir canadien en génie des ponts. L’occasion de voir ce qui peut se partager d’un ouvrage à l’autre ne lui échappe pas.
Ce n’est pas une exception dans sa pratique. En plus de 40 ans, il a rédigé plus de 25 communications techniques et participé à de nombreuses conférences. Il y voit une obligation autant qu’un plaisir. Il arrive que des collègues, des années plus tard, signalent que ses articles ont influencé leur travail. Ce genre de commentaire, dit-il, est particulièrement valorisant.
L’écrit, en particulier, lui semble irremplaçable. Dans 10, 15 ou 20 ans, ce qu’on a publié reste accessible, alors que la mémoire s’efface et que les projets eux‑mêmes peuvent disparaître.
La transmission prend aussi une forme plus intime. Grâce à sa formation d’ingénieur, Guy Mailhot a pu accompagner sa fille, Alex‑Sandra, dans ses cours de mathématiques et de physique, du secondaire jusqu’au cégep. Après un détour par la psychologie, Alex‑Sandra s’est réorientée en génie industriel et porte aujourd’hui le titre d’ingénieure. « En 1982, ma promotion de génie civil à McGill ne comptait que 7 femmes sur 62 finissants. Je tire mon chapeau aux ingénieures. »
Ce que le premier emploi révèle
Il se souvient de ses débuts à Vancouver : une ville étrangère, un appartement loué en vitesse, un pays traversé avec ses affaires dans quelques valises, et une période de probation sans filet. L’inquiétude d’un jeune professionnel qui mise tout sur un premier emploi, sans garantie de retour.
Guy Mailhot n’a pas de recette infaillible à donner à celles et ceux qui débutent dans la profession. Il leur offre plutôt un constat tiré de sa propre expérience : le premier emploi marque. Pas nécessairement de façon définitive, mais plus qu’on le croit au départ. Le domaine dans lequel on pose les premiers jalons, les collègues avec qui on apprend à travailler, les types de problèmes qu’on apprend à résoudre, tout cela façonne le reste. « « J’ai commencé dans les ponts, et ça a marqué ma carrière. J’aurais pu aller ailleurs, cela m’aurait amené sur un chemin complètement différent », explique Guy Mailhot.
Pour lui, ce chemin, c’étaient les ponts. Il y est resté. Et il y est toujours.
SON PARCOURS EN QUELQUES DATES
Années 1984‑1987: Premiers pas chez Buckland and Taylor Ltd., à Vancouver. Pont suspendu de Beauharnois, puis pont Alex Fraser (à l’époque le pont à haubans à la plus grande portée au monde).
1999 : Se joint à PJCCI à titre permanent, après avoir travaillé comme consultant pour la société depuis 1989.
Années 2000 : Remplacement du tablier du pont Jacques‑Cartier, le premier projet de conception‑construction sur un pont au Québec.
Milieu des années 2000
Réfection majeure du pont Honoré‑Mercier, avec intégration des entrepreneurs de la Première Nation de Kahnawake.
2012 : Ingénieur en chef du projet du nouveau pont Samuel‑De Champlain pour le gouvernement du Canada.
2018 : Nommé Fellow de la Société canadienne de génie civil.
2019 : Livraison du pont Samuel‑De Champlain. Nommé Fellow de l’Institut canadien des ingénieurs.
2025 : Médaille du couronnement du roi Charles III.
2026 : Lauréat du Grand Prix d’excellence de l’Ordre.
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