Le sceau et la machine
L’IA ne se contente plus de répondre à une question à la fois. Maintenant, elle exécute. Ce qu’on appelle un « agent » est en mesure de réaliser un mandat complet et d’enchaîner les étapes tout seul. La question n’est donc plus de savoir si l’outil trouve son utilité dans votre vie professionnelle, mais de déterminer si votre jugement a encore de la valeur quand l’agent a fait le travail et qu’il ne vous reste qu’à signer.
L’AGENT ENCADRÉ
Concrètement, un agent sélectionne les données, lance la modélisation, rédige le livrable, vérifie ses propres résultats et recommence au besoin, sans qu’on le guide à chaque étape. Surtout, il n’agit pas comme un robot conversationnel généraliste sans cadre précis. On peut maintenant lui imposer la façon de travailler de l’organisation. Celle-ci a bien souvent ses procédures, ses normes, ses règles internes, ses étapes de vérification obligatoires. Elle est aussi soumise à des réglementations externes, et sa conformité fait bien souvent l’objet d’audits.
La représentation structurée d’un domaine s’appelle une « ontologie ». Autrement dit, il ne s’agit plus de laisser l’agent reconstituer le fonctionnement d’un domaine à partir de données dont la fiabilité pourrait varier, mais de lui fournir un cadre explicite, les notions à comprendre, les règles à respecter et les limites à ne pas franchir.
SIGNER SANS FAIRE
Au Québec, le sceau et la signature ne sont pas une décoration. Ce sont des actes professionnels et juridiques.
Ils attestent qu’une personne compétente a exercé son jugement et qu’elle en assume toute la responsabilité. Le Code de déontologie des ingénieurs est clair sur le devoir de maintien de la compétence et de la protection du public. L’arrivée des agents d’IA ne doit rien y changer.
Prenons un cas concret. Un agent d’IA produit les plans d’une structure en exécutant les calculs nécessaires. Tout semble cohérent, bien présenté, prêt à sceller. Mais si l’hypothèse de départ est fausse ou si une requête imprécise est donnée à l’agent, l’erreur sera au bout du compte invisible. Pire, cette erreur pourrait se répercuter dans tous les dossiers suivants qui utilisent les mêmes données et la même requête.
La responsabilité ne s’évanouit donc pas ; elle se déplace en amont, au moment de soumettre les données et de faire des requêtes à la machine. Signer, à l’ère des agents d’IA, c’est répondre non seulement du résultat, mais aussi de la logique qui l’a produit. Si on peut déléguer une tâche à un agent d’IA, on ne peut assurément pas lui en confier la responsabilité. L’humain, sa connaissance, son expertise et son sens critique demeurent indispensables en 2026.
Signer, à l’ère des agents d’IA, c’est répondre non seulement du résultat, mais aussi de la logique qui l’a produit. Si on peut déléguer une tâche à un agent d’IA, on ne peut assurément pas lui en confier la responsabilité.
CONTRER LA COMPLAISANCE
L’IA générative, on le sait, a une fâcheuse tendance à la complaisance. Elle cherche à plaire à l’utilisateur plutôt qu’à le contredire ou à lui signaler ses erreurs. Ce travers, les chercheurs le nomment la « sycophancie ». Or, c’est exactement là que l’encadrement par les règles change la donne. Un agent tenu de respecter les procédures, les normes et les méthodes validées par un secteur donné n’a plus à ménager l’humain : il doit appliquer le cadre qui lui a été imposé, même lorsque celui-ci invalide une hypothèse ou un résultat. Il peut ainsi jouer le rôle d’un bon collègue qui dit : « Non, il faut recommencer. »
Un tel agent applique le cadre sans se fatiguer, avec une constance qu’aucun humain ne peut maintenir parfaitement. On peut alors gagner en fiabilité et en rapidité d’exécution, à condition que le cadre ait été défini et validé avec soin. C’est là le véritable travail d’expertise, celui qu’on ne délègue pas. La compétence ne consiste plus seulement à manier l’outil, mais à comprendre les règles qui encadrent son fonctionnement.
LE GESTE QUI PROTÈGE
Le sceau n’est pas une formalité. Il atteste qu’une personne compétente a exercé son jugement, a douté aux besoins et accepte de répondre de sa décision, même lorsqu’un agent d’IA a contribué au travail.
Tant que c’est l’humain qui définit le cadre, qui tranche et qui refuse, la technologie constitue un gain. C’est précisément ce qui rend les agents d’IA si prometteurs. Dans un domaine aussi complexe et réglementé que le génie, un agent d’IA à qui l’on a transmis les règles, les méthodes et les contraintes pertinentes devient un outil à forte valeur ajoutée : il fait gagner du temps considérable sur ce qui peut être codifié et laisse à la personne l’essentiel, soit l’exercice du jugement.
Mais sa valeur dépendra toujours de la rigueur du cadre qu’on lui aura donné. À nous de bien le lui faire comprendre.
Le sceau n’est pas une formalité. Il atteste qu’une personne compétente a exercé son jugement, a douté aux besoins et accepte de répondre de sa décision, même lorsqu’un agent d’IA a contribué au travail.
À la croisée du monde des affaires et du numérique, Stéphane Ricoul cherche à comprendre comment nos organisations peuvent tirer parti du numérique, sans perdre la boussole humaine, réglementaire et économique, et accompagne les entreprises clientes chez Vooban, leader canadien en intelligence artificielle (IA). Chroniqueur régulier au balado Mon Carnet de Bruno Guglielminetti et à LCN avec Pierre-Olivier Zappa, il est aussi auteur du livre Vos clics Leur cash.
