Mobilité urbaine : l’ingénierie pour les deux-roues
L’une des 25 meilleures inventions du 21 e siècle. C’est ainsi que le magazine Time décrivait le Bixi en 2025, classant les vélos en libre-service aux côtés du iPhone, des ampoules à DEL ou des vaccins à ARNm. La technologie derrière les bicyclettes, qui arpentent les rues de Montréal depuis 2008, se trouve désormais aux quatre coins du globe, dans des villes comme Barcelone, Rio de Janeiro ou Londres.
Pour l’ingénieure Catherine Morency, professeure en génie des transports à Polytechnique Montréal, le Bixi est l’un des plus gros progrès pour le développement du cyclisme dans la province. « Ça a permis de transformer la définition de ceux qu’on appelle les cyclistes », explique-t-elle. En effet, les données sont claires : plus il y a de gens à vélo, plus la pratique est sécuritaire, notamment en raison de la pression que cette « masse critique » de cyclistes pose auprès des autorités municipales, qui répondront en ajoutant des infrastructures adaptées.
Au Québec, des entreprises ainsi que des ingénieures et des ingénieurs travaillent justement en ce sens, en développant des « bolides » ou en aménageant des infrastructures plus conviviales. Tour d’horizon.
LE VÉLO EN CHIFFRES
180 millions : Nombre de trajets sur les vélos en libre-service Bixi dans le monde en 2024. À Montréal, 13 millions de trajets ont été comptés la même année.
5000 : Nombre de colis pouvant être livrés par vélo-cargo en une journée à Toronto par Nationex.
5400 kilomètres : Longueur de la Route verte, une infrastructure cyclable qui fait la renommée du Québec.
239 000 : Nombre de personnes ayant roulé à vélo pendant l’hiver 2024-2025.
Un vélo, deux vélos, trois vélos
Pour augmenter le nombre de cyclistes sur les routes, il faut tout d’abord leur offrir un vélo confortable. C’est justement ce à quoi travaille Devinci depuis 1987. Lancée à l’époque par deux étudiants en ingénierie, l’entreprise fabrique aussi les Bixi dans son usine de Chicoutimi depuis 2007. « C’est nous qui avions remporté le concours de design », souligne avec fierté Mikhael Simard, directeur du développement de produits chez Devinci.
Au fil des années, l’offre de Devinci s’est diversifiée. En plus de leurs vélos — de montagne, urbains, de gravelle — pour les particuliers, l’entreprise conçoit aussi des vélos-cargos conçus pour la livraison de colis. Cette innovation qu’est le vélo-cargo repose notamment sur l’emplacement géographique de l’entreprise, en plein cœur de la « vallée de l’aluminium », qui les rapproche des expertes et des experts et leur permet d’« optimiser » leurs technologies. « On a beaucoup de robotisation, pour la découpe laser ou la soudure », dit le directeur.
Le développement d’une filière de vélos-cargos suit l’évolution du marché. Directeur du développement durable et des projets spéciaux à Nationex, Clément Sabourin peut en parler longtemps.
On a beaucoup de robotisation, pour la découpe laser ou la soudure.
Depuis 2021, il travaille à « repenser la livraison urbaine » pour remplacer les camions de livraison dans les villes. Le concept est simple : chaque matin, un camion livre des colis depuis la banlieue de Montréal jusqu’à un centre de distribution dans l’arrondissement du Plateau Mont-Royal, l’un des plus denses du pays. De là, des cyclistes partent distribuer les boîtes. « Dans les périodes de grand achalandage, comme le Vendredi fou, on est deux fois plus performants que la camionnette », explique le directeur, notant que le stationnement et la circulation sont simplifiés par le véhicule plus petit.
Ce « dernier kilomètre » de livraison émet la moitié des gaz à effet de serre de toute la chaîne logistique, expliquait la Coop Carbone dans un livre blanc de la cyclologistique, paru en décembre 2025. Remplacer les véhicules à essence permet donc de réduire l’impact environnemental, mais aussi toutes les nuisances liées à la présence de véhicules lourds dans des quartiers denses, comme les problèmes de sécurité, de bruit et de qualité de l’air.
Dans les périodes de grand achalandage, comme le Vendredi fou, nos vélos sont deux fois plus performants que la camionnette.
Deux roues, un avenir
Livraison à vélo, vélos électriques (voir encadré), vélos libre-service quatre saisons… la pratique cycliste est visiblement en train de se démocratiser. « La prochaine étape pour vraiment pousser le vélo, c’est de développer des infrastructures intuitives. », avance l’ingénieur Stéphane Blais, directeur de l’expertise et de la recherche à Vélo Québec.
La prochaine étape pour vraiment pousser le vélo, c’est de développer des infrastructures intuitives.
Si naviguer sur un trottoir va de soi pour la majorité des gens, les pistes cyclables sont « tellement différentes d’un quartier à l’autre » qu’elles en deviennent difficiles à utiliser pour les cyclistes — et les autres usagères et usagers de la route. « Je comprends que les automobilistes soient perdus ! »
Pour aider à améliorer la qualité du cadre bâti, Catherine Morency estime que les ingénieures et les ingénieurs ont un rôle central à jouer. Elle déplore de voir ses collègues concevoir des infrastructures ne répondant plus aux besoins d’aujourd’hui. « L’article 1.1 de la Loi sur les ingénieurs souligne clairement que l’exercice de l’ingénierie est “une activité à caractère scientifique” dont le but est “d’offrir un milieu fiable, sécuritaire et durable” », écrivait l’ingénieure dans un article paru dans la revue de l’Association des ingénieurs municipaux du Québec, notant que de nombreux projets ne correspondent pas à ces critères. Il s’agit carrément d’une question de qualité de la pratique. « On se concentre encore trop souvent à améliorer la fluidité des véhicules », déplore-t-elle, notant qu’il serait temps de réviser les normes de conception ou les critères d’évaluation de la qualité d’une intersection. « Ce qu’on devrait améliorer, c’est la fluidité des personnes. »
Si ces questions sont trop souvent politisées, une réalité demeure : pour atteindre les objectifs de décarbonation de la province, il faudra revoir nos pratiques en matière de mobilité. Le vélo, la marche, le transport en commun font partie du « cocktail transport » qui permettra d’y parvenir. Et pour aider à leur démocratisation, les ingénieures et ingénieurs ont un rôle crucial à jouer.
On se concentre encore trop souvent à améliorer la fluidité des véhicules. Ce qu’on devrait améliorer, c’est la fluidité des personnes.
Électrique, le vélo?
Un vélo sur trois vendu au Québec est désormais électrique.
« C’est la plus grande évolution dans le domaine des cinq dernières années », observe Mikhael Simard, directeur du développement de produits chez Devinci. Son entreprise produit désormais des vélos électriques pour tous les goûts : vélos de ville, vélos libre-service, vélos-cargos de livraison…
Ce segment du marché demeure cependant sous-réglementé, déplore l’ingénieur Stéphane Blais, directeur de l’expertise et de la recherche à Vélo Québec. « Il n’y a pas de normes au Canada sur les batteries ni de contrôle sur la puissance des moteurs », observe-t-il, notant que les appareils ainsi achetés sont de qualité variable. Il se réjouit tout de même des effets positifs de cette technologie pour l’adoption de la pratique cycliste, notamment pour les populations vieillissantes.
Pour Hugo Deligny, fondateur d’Ugo Cycle, l’engouement pour les vélos à moteur est une manne. Ancien restaurateur, il se spécialise désormais en conversion de vélos « analogues » auxquels il ajoute une batterie et un moniteur. « En électrifiant le vélo du client, on lui évite d’avoir à faire le choix entre la monture ou la technologie », sourit-il. Près de 4000 vélos ont ainsi pu être « augmentés » depuis le début de son entreprise, en 2022. Prochaine étape pour l’entrepreneur : les vélos-cargos. « C’est un marché en croissance, note en effet Stéphane Blais. Un frein à la pratique est le transport d’objets ou de personnes. Beaucoup de familles pourraient troquer leur voiture, à condition que le vélo-cargo soit accessible. »

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