Les dessous de la modélisation 3D
Cet article s’inscrit dans la collection « ACCOMPLIR ».
Par Gabrielle Anctil, journaliste.
Imaginez : vous travaillez à un vaste chantier, comme la conception d’un nouveau pont pour traverser le fleuve ou l’analyse d’un site où implanter une future mine. Mais vous ne disposez d’aucun outil numérique — pas de logiciel, pas d’ordinateur. Que du papier, un crayon et votre cerveau. Quelle horreur!
Heureusement, la réalité d’aujourd’hui est bien loin de ce scénario d’une époque révolue. Les membres de la profession d’ingénieur disposent d’outils de plus en plus sophistiqués qui permettent de concevoir des modèles 3D des infrastructures. Mais si ceux-ci rendent possibles des tâches qui auraient été impensables à l’époque analogique, certaines limites demeurent bien réelles.
« C’est un outil performant pour anticiper les problèmes et émettre des hypothèses. On peut proposer des plans B, C ou D en amont. »
GENEVIÈVE SAVARD, ING., DIRECTRICE BIM CHEZ BPA
Le futur est numérique
« Les outils de modélisation 3D ont opéré un changement profond dans notre manière de travailler », lance d’entrée de jeu l’ingénieure Geneviève Savard, directrice BIM chez BPA. Elle sait de quoi elle parle : elle était aux premières loges au moment de l’arrivée de la modélisation des données du bâtiment (MDB, ou BIM en anglais) dans sa firme. Dans le domaine de la construction, cette méthode sert à concevoir des jumeaux numériques D de bâtiments ou d’infrastructures sur lesquels divers professionnels peuvent collaborer, depuis la conception du projet jusqu’à l’entretien des infrastructures correspondantes. « Ça a changé les écosystèmes des projets, la façon dont les responsabilités sont distribuées », poursuit l’ingénieure.
La promesse du BIM est grande : simplifier la communication entre les différents partenaires d’un projet. « C’est un outil performant pour anticiper les problèmes et émettre des hypothèses, explique la directrice. On peut proposer des plans B, C ou D en amont. » Dans d’autres cas, le modèle aide à partager des données entre ingénieures et ingénieurs, comme des tableaux d’équipement. « En CAD, on devait faire des correspondances manuelles avec nos collègues qui s’occupaient de l’électricité. Maintenant, on peut tout automatiser en créant des liens dans la maquette, ce qui réduit le risque d’erreurs. »
Les logiciels utilisés par l’ingénieur Antoine Perrot, gestionnaire d’équipe en géoscience au Groupe ABS, offrent eux aussi le moyen de visualiser un projet en amont de sa réalisation. La modélisation à l’aide de Rocscience l’aide à statuer sur la faisabilité des travaux, voire à cerner des ajouts à faire à un projet pour l’optimiser. « Ça permet de faire beaucoup de calculs complexes de manière rapide et précise », détaille-t-il.
Tout comme Geneviève Savard, le gestionnaire d’équipe note que la modélisation lui permet de mieux comprendre un projet et ainsi d’éviter des erreurs potentiellement coûteuses. « On commence toujours par se faire une idée avec des formulations empiriques. Ensuite, on entre ces idées dans le logiciel pour confirmer nos hypothèses. Le modèle nous permet d’affiner ces hypothèses ou de résoudre des problèmes auxquels on n’aurait pas pensé. »
« Il faut toujours garder un regard critique sur les résultats. Est-ce ce à quoi on s’attendait? Au bout de la ligne, c’est l’ingénieur qui est responsable. »
ANTOINE PERROT, ING., GESTIONNAIRE D’ÉQUIPE EN GÉOSCIENCE AU GROUPE ABS
QUELQUES DONNÉES
- En date de mai 2025, plus de 200 PROJETS conçus à l’aide du BIM sont en cours ou ont été livrés aux gouvernements.
- 250 ENTREPRISES ont été diagnostiquées dans le cadre de l’Initiative québécoise pour la construction 4.03.
- Le gouvernement québécois a investi 13,7 M$ dans la phase III de l’Initiative québécoise pour la construction 4.0.
Traîner de la patte
Si les possibilités qu’offrent de tels outils sont énormes, il demeure que leur adoption n’est pas universelle, se désole Érik Poirier, professeur au département de génie de la construction à l’École de technologie supérieure. Spécialisé en BIM, il constate que la consolidation en ingénierie, où les grandes firmes dominent le paysage québécois, facilite le déploiement de cette méthode de travail. Mais si les titulaires du titre d’ingénieur utilisent la modélisation 3D, le retour à la 2D est encore trop fréquent. « C’est l’usage prépondérant, observe-t-il. On aplanit tout pour faire de la documentation à envoyer aux autres. Ça fait perdre tout le travail fait en amont. » Même son de cloche du côté de Geneviève Savard : « Les ingénieurs sont encore bien attachés à leurs PDF », lance-t-elle en riant.
Derrière cette frilosité se cache un problème inhérent aux modèles 3D : comment garantir la responsabilité professionnelle à partir de telles maquettes ? « Ça nécessite des vérifications plus précises que pour les plans 2D traditionnels », convient la directrice. Idem pour Antoine Perrot, pour qui il est essentiel de « prendre le temps de comprendre ce qui sort » des logiciels. « Il faut toujours garder un regard critique sur les résultats, rappelle-t-il. Est-ce ce à quoi on s’attendait ? Au bout de la ligne, c’est l’ingénieur qui est responsable. »
La norme ISO 196501, « Organisation et numérisation des informations relatives aux bâtiments et ouvrages de génie civil, y compris la modélisation des informations de la construction », constitue un pas dans la bonne direction pour résoudre ce type de problème. « Pour le moment, comme il n’y a pas de protocole normalisé à l’échelle du secteur, c’est un free-for-all », relève Érik Poirier. Le gouvernement du Québec a adopté cette norme dans sa feuille de route pour la modélisation des données des infrastructures2.
En fin de compte, la modélisation n’est qu’un outil, rappelle Geneviève Savard. « On ne doit pas penser que les logiciels vont résoudre le manque de connaissances techniques ou de coordination. On doit les utiliser le mieux possible pour bonifier notre pratique. Mais c’est encore à nous de penser.
PROJETS EXEMPLAIRES
Geneviève Savard, ing., pense déjà en 7D. Pour l’hôpital de Vaudreuil-Soulanges, où l’ingénieure a travaillé au sein de l’équipe maîtresse, elle a contribué à ajouter des couches de complexité au modèle de base. « La 4D renvoie à l’échéancier, la 5D à l’estimation des coûts de travaux, la 6D au volet énergétique et la 7D au volet opérationnel. » Les données des fiches techniques de l’équipement ont été entrées dans le modèle, ce qui permet de planifier l’entretien en fonction de divers paramètres.
Références
- www.iso.org/fr/standard/68078.html
- www.sqi.gouv.qc.ca/feuille-de-route-gouvernementale-pour-le-bim
- www.constructionnumerique.ca
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