Un levier de performance environnementale et économique
Appuyée par une récente étude de HEC Montréal, cette méthode vise à découpler la création de richesse de la consommation d’énergie pour faire de l’efficacité énergétique un levier de performance économique et environnementale, plutôt qu’un compromis entre économie et environnement.
Le génie québécois a déjà permis d’importants gains d’efficacité énergétique : pertes réduites, rendements accrus, équipements optimisés. Mais cette logique, centrée sur la baisse de la consommation pour un service donné, a atteint ses limites. Elle ne rend pas compte de la valeur réellement produite.
La productivité énergétique change la perspective. Elle mesure la capacité à transformer l’énergie en valeur et place celle-ci au rang des facteurs de production, au même titre que le capital ou le travail. Comme le rappelle Johanne Whitmore, chercheuse principale à la
Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, « les ressources, dont l’énergie, doivent devenir un levier de productivité, pas seulement une dépense, si on veut réussir la transition climatique ».
Les ressources, dont l’énergie, doivent devenir un levier de productivité, pas seulement une dépense, si on veut réussir la transition climatique.
Productivité : faire plus avec moins
Efficacité et productivité énergétiques sont souvent confondues. L’efficacité améliore le rendement d’un équipement ou d’un procédé. La productivité relie consommation d’énergie et valeur économique produite. « Réduire la consommation d’énergie ne suffit pas si la valeur produite stagne », précise Jacques Harvey, consultant en décarbonation industrielle. Pour réussir la transition, les entreprises doivent donc gagner en efficacité tout en améliorant leur performance économique. Pour le génie, cette distinction est structurante. Elle oblige à dépasser l’analyse « projet par projet » pour adopter une vision systémique. Elle impose aussi de tenir compte des effets rebonds, où des gains d’efficacité peuvent accroître la consommation globale si la production augmente sans pilotage.
Un défi québécois
Le contexte québécois rend ce changement de perspective particulièrement stratégique. Bien qu’abondante, la production hydroélectrique n’est pas illimitée. La pression sur les réseaux s’accentue, les coûts augmentent et la concurrence internationale s’intensifie. La productivité globale de l’économie québécoise demeure inférieure à celle de plusieurs territoires comparables. Pierre-Olivier Pineau, professeur titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie, souligne que « la productivité énergétique permet de relier compétitivité, résilience et transition environnementales ». En traitant l’énergie comme une ressource stratégique, les organisations peuvent mieux absorber les chocs de prix, les contraintes d’approvisionnement et les exigences climatiques.
Réduire la consommation d’énergie ne suffit pas si la valeur produite stagne.
Indicateur de découplage
La productivité met en relation, sur un périmètre donné, la valeur produite et l’énergie consommée. Lorsqu’on suit cet indicateur dans une logique de découplage, il permet de distinguer les gains d’efficacité qui réduisent réellement l’impact environnemental de ceux qui, sous l’effet rebond, peuvent au contraire augmenter la consommation d’énergie. Le rapport de la Chaire souligne l’importance d’un suivi en continu. La question ne se limite pas à une amélioration relative : il s’agit d’atteindre un découplage absolu, où la valeur créée augmente plus que la consommation d’énergie par rapport à une année de référence.
La productivité énergétique permet de relier compétitivité, résilience et transition environnementales
Outil pratique
Pour soutenir la prise de décision, l’étude propose un outil simplifié qui permet de visualiser le découplage entre création de valeur et consommation. Les scénarios présentés permettent de cibler le risque d’effet rebond, d’évaluer les implications économiques et de situer les gains de productivité énergétique par rapport à la transition climatique. Ils permettent ainsi de déterminer les améliorations réellement bénéfiques pour l’environnement et celles qui sont susceptibles d’accroître involontairement la consommation.
L’utilisation de cet outil repose toutefois sur une connaissance fine des usages énergétiques. Sans données fiables, centralisées et suffisamment granulaires, la productivité énergétique demeure théorique. La mise en place de dispositifs de mesure devient donc une condition préalable, au même titre que la maîtrise des procédés ou des flux de production.
Applications en génie
Les ingénieures et ingénieurs disposent de plusieurs leviers concrets, mobilisables à différentes phases des projets, pour améliorer la productivité énergétique. En conception, ils peuvent faire des choix technologiques selon la valeur créée sur l’ensemble du cycle de vie. En exploitation, ils peuvent contribuer à prioriser les investissements en fonction de leur contribution réelle à la performance globale.
L’intégration de la productivité énergétique recentre les audits énergétiques sur la cohérence entre énergie, production et organisation du travail. Elle favorise une démarche intégrée du commissionnement, où les systèmes sont évalués selon leur capacité à soutenir durablement les objectifs opérationnels. Enfin, elle encourage une collaboration accrue entre disciplines. La productivité énergétique devient un langage commun entre disciplines de génie.
Vers une culture commune
Adopter la productivité énergétique, ce n’est pas un simple ajustement. C’est un changement de culture dans la manière de concevoir, de mesurer et de gérer l’énergie. Pour les entreprises, il s’agit d’intégrer le découplage de la productivité énergétique aux tableaux des indicateurs de rendement clés. Quant à la profession, elle doit se penser comme l’architecte capable de concilier performance économique et environnementale.
Rapport sur la productivité énergétique : quelques chiffres
- Productivité énergétique québécoise : environ 140 $ US/GJ
- Écart avec l’Ontario : le Québec affiche une productivité énergétique d’environ 35 % inférieure
- Progrès québécois depuis 2015 : amélioration de 27 %, sans gains environnementaux équivalents
- Découplage : l’Ontario affiche un découplage absolu (PIB ↑, énergie ↓), alors que le Québec présente un découplage relatif (PIB ↑, énergie ↑, mais plus lentement).
- Efficacité énergétique : amélioration annuelle d’environ 0,3 %
Source : Chaire du secteur de l’énergie, HEC Montréal

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