Patrimoine architectural : rénover et moderniser sans dénaturer
Cet article s’inscrit dans la collection « ACCOMPLIR ».
Par Valérie Levée, journaliste.
Renaissance du Manège militaire
Ironiquement, c’est lors de l’installation de gicleurs que s’est déclenché le feu qui a ravagé le Manège militaire Voltigeurs de Québec en 2008. Après 10 ans de réflexion, de préparation et de travaux, il a rouvert ses portes après avoir été reconstruit presque à l’identique. Les murs de pierres et les fenêtres ont été restaurés. Une nouvelle charpente, qui combine des poutres de bois lamellé-collé et fermes de toit en ossature légère, supporte une toiture de cuivre flambant neuve. Côté rue, la façade a retrouvé son aspect d’avant l’incendie. Côté fleuve, les portes s’ouvrent sur un hall nouvellement greffé au bâtiment et qui donne accès à l’intérieur du manège, devenu salle de banquet. La passerelle d’origine qui faisait le tour de la salle n’a pas résisté à l’incendie; elle a été remplacée par une passerelle plus spacieuse. Mais pour en arriver là, il a fallu ajouter un ascenseur, de la ventilation, du chauffage, des systèmes pour suspendre l’équipement scénographique au plafond et renforcer les murs. La nouvelle charpente a été repensée pour répondre aux normes sismiques et supporter les nouvelles charges suspendues au plafond. À l’extérieur, les contreforts de pierre ont été renforcés par des ancrages métalliques internes en post-tension. Le bâtiment en pierre n’a pas été isolé et une partie des équipements mécaniques ont trouvé place dans le roc, sous le plancher de la salle. De plus, l’ensemble de la distribution électromécanique de la salle principale est intégré de manière contemporaine.
Les bâtiments construits il y a 50 ans ou plus ne répondent évidemment pas aux normes sismiques, d’efficacité énergétique, d’accès universel ou de sécurité incendie d’aujourd’hui. De même qu’ils ne sont pas toujours dotés des services de base ni des technologies modernes. Songez qu’il n’y avait même pas l’eau courante dans la salle principale du Manège militaire Voltigeurs de Québec. Pour autant, le patrimoine bâti est un témoin de l’histoire qui a forgé une nation et un marqueur d’identité qu’il convient de préserver. Pour les ingénieurs et les ingénieures à l’œuvre sur les bâtiments anciens, intégrer la modernité sans dénaturer le patrimoine s’apparente à un casse-tête qui demande de la concertation avec l’équipe de projet, de la créativité et un peu d’audace.
Toute intervention pour installer des équipements mécaniques, des systèmes de gicleurs, ajouter une nouvelle issue ou faire passer des fils de télécommunication exige de percer les murs et les finis. Or, « dès qu’on traverse un mur, on lui fait perdre de sa résistance gravitaire et latérale », prévient Daniel Brochu, ing., chargé de projets chez Tetra Tech. Les finis d’époque font partie intégrante du patrimoine bâti et donnent une touche esthétique aux bâtiments patrimoniaux. « Au lieu du gypse, on trouve des lattis de bois avec du plâtre étiré avec une truelle et encadrés par des décorations diverses. On ne peut pas percer ou couper n’importe où. Chaque fil qu’on passe pour avoir plus de prises électriques ou de bornes wifi, c’est un défi. Il faut penser le chemin en trois dimensions », indique David Morin, ing., directeur de projets en mécanique/électricité chez Tetra Tech, expert en éclairage architectural de bâtiments patrimoniaux.
Le problème, c’est que le comportement de ces matériaux anciens n’est pas enseigné sur les bancs des écoles de génie. Les deux ingénieurs l’ont appris sur le tas, par la pratique. « Ce serait facile de dire que c’est vieux et qu’on jette tout à terre, mais je pense qu’un ingénieur qui veut travailler le patrimoine doit se casser un peu plus la tête. Ce n’est pas parce que c’est vieux que ce n’est plus bon. Il faut apprendre à connaître les matériaux anciens et ne pas avoir peur de s’en servir », estime Daniel Brochu. Certains argueront qu’une telle entreprise coûte plus cher de restaurer ou de rénover que de construire à neuf. « C’est coûteux, mais il y a un gain environnemental. Le bâtiment le plus écologique est celui qu’on ne reconstruit pas. En tant qu’architecte ou propriétaire, on doit pousser davantage la reconversion des bâtiments, qu’ils soient patrimoniaux ou non », plaide Paule Bourdon, architecte associée chez STGM Architecture, qui a travaillé sur les projets du Manège militaire Voltigeurs de Québec et de l’Assemblée nationale.
« Ce sont des lattis de bois avec du plâtre étiré avec une truelle et encadrés par des décorations diverses. On ne peut pas percer ou couper n’importe où. Chaque fil qu’on passe pour avoir plus de prises électriques ou de bornes wifi, c’est un défi. »
David Morin, ing., directeur de projets en mécanique/électricité chez Tetra Tech
PATRIMOINE BÂTI EN CHIFFRES
- 60 000 bâtiments sont inscrits à l’inventaire du patrimoine bâti au Québec (ministère de la Culture).
- Restaurer un bâtiment patrimonial coûte de 20 % à 50 % de plus qu’une construction neuve (Conseil du patrimoine culturel).
- Salon bleu : Alors que 125 députés se partageaient huit prises avant les rénovations, chaque pupitre dispose désormais d’une prise et d’un module de vote électronique.
- Le Québec investit 100 M$ par an dans la restauration et la conservation du patrimoine bâti (ministère de la Culture).
Un travail de coordination
Décider comment intervenir et quelles interventions réaliser requiert une fine coordination entre les partenaires du projet. Il revient à l’architecte d’interpréter la réglementation pour déterminer les mises aux normes incontournables et établir les éléments patrimoniaux à conserver. « On veut conserver la lecture de la construction d’origine, on veut intégrer les systèmes en altérant le moins possible les caractéristiques d’origine. Mais si un élément caractéristique a déjà été altéré et qu’on a perdu la lecture initiale, il faut se pencher sur l’intérêt de le conserver », précise Paule Bourdon. L’architecte devra cependant, avec les ingénieures et ingénieurs, éplucher les plans du bâtiment, mener des sondages pour connaître la nature et la qualité des matériaux, comprendre le mode de construction du bâtiment et trouver des solutions qui limitent les interventions sur le bâtiment. « Il faut tout coordonner d’avance : l’architecture, la mécanique, la structure. Tout doit être intégré dès le départ », insiste Daniel Brochu. « C’est vraiment un travail d’équipe. Il ne faut pas juste comprendre ses propres enjeux, mais aussi ceux des autres disciplines », confirme Paule Bourdon. « C’est aussi beaucoup de coordination avec les entrepreneurs sur le chantier », ajoute David Morin.
« Ce serait facile de dire que c’est vieux et qu’on jette tout à terre, mais je pense qu’un ingénieur qui veut travailler le patrimoine doit se casser un peu plus la tête. »
Daniel Brochu, ing., chargé de projets chez Tetra Tech
L’art de l’intégration et des compromis
« Intégration, intégration, intégration », répète David Morin. Tel est son leitmotiv pour éclairer et mettre en valeur les fresques, les frises, les colonnes et les plafonds ou pour greffer les nouvelles technologies. À l’Assemblée nationale, il explique comment il a dissimulé des luminaires au pied des colonnes ou dans des alcôves et effectué des simulations d’éclairage pour faire ressortir les décorations. Dans certains projets, les conduits mécaniques peuvent être impossibles à dissimuler, auquel cas, « on préfère assumer notre choix et les montrer de façon contemporaine », propose Paule Bourdon. L’intégration, c’est aussi la combinaison de techniques modernes et anciennes, comme au Manège militaire Voltigeurs de Québec, où les tourelles ont été renforcées avec une armature en fibre de verre. D’autres fois, conserver l’ancien exige un compromis sur l’efficacité énergétique. « Si on isole un mur de pierres, on empêche le transfert de l’humidité, et le mortier va se dégrader plus rapidement sous l’eet du gel », décrit Daniel Brochu. « C’est un jeu de négociations pour limiter les interventions, tout en s’assurant de la sécurité des lieux et en respectant les besoins du client », résume Paule Bourdon en ajoutant que les interventions devraient être réversibles pour garder une possibilité de revenir en arrière plus tard.
« C’est vraiment un travail d’équipe. Il ne faut pas juste comprendre ses propres enjeux, mais aussi ceux des autres disciplines. »
Paule Bourdon, architecte associée chez STGM Architecture
Un Salon bleu modernisé
Avec son nouvel agencement des pupitres en fer à cheval, ses boiseries et ses plâtres refaits à neuf, le Salon bleu de l’Assemblée nationale se refait une beauté. Mais la rénovation n’est pas qu’esthétique. Elle est aussi technologique, car les 125 députées et députés n’avaient en effet que huit prises électriques à se partager. « Il y avait des rallonges qui traînaient partout », évoque David Morin. À l’issue des travaux, tous les pupitres seront équipés d’une prise électrique et d’un module de vote électronique. « Il a fallu prévoir le cheminement des fi ls dans les pupitres, trouver une façon de les camoufler, sans tout briser. Un beau défi d’intégration », commente l’ingénieur qui a aussi revu l’éclairage général du salon pour mettre en valeur l’œuvre d’art et les moulures en relief du plafond ainsi que tous les éléments décoratifs à l’aide de luminaires dissimulés sur le pourtour. Même les lustres patrimoniaux ont été démontés, leurs pièces repolies et les manquantes, reproduites. Côté chauffage et ventilation, les radiateurs d’époque sont restaurés, de même que les trappes en bois d’amenée d’air.
Le Salon bleu revampé, à la suite de la grande rénovation
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