Quand l’innovation ne demande pas la permission
Pendant des années, nous avons tous répété la même chose : le Québec a besoin de plus de jeunes pousses technologiques, de plus de transfert de connaissances, de plus de collaboration entre ses grandes écoles. Et pendant des années, on nous a aussi expliqué pourquoi c’était compliqué. Les horaires ne concordent pas. Les crédits ne s’équivalent pas. Les responsabilités pédagogiques ne sont pas claires. Les structures administratives ne sont pas faites pour ça.
TOUT CELA EST VRAI. ET POURTANT.
À force de tergiverser, on finit parfois par oublier l’essentiel : la valeur ne se crée pas dans des organigrammes, mais lors de rencontres où l’on discute de problèmes concrets. C’est précisément ce constat qui a mené, un lundi soir de novembre, à une expérience aussi simple que radicale : faire travailler ensemble des équipes étudiantes en ingénierie de Polytechnique Montréal et en entrepreneuriat de HEC Montréal – sans demander la permission à tous les bons guichets.
Avec mon collègue de Polytechnique, le professeur Yabo Octave Niamié, nous avons décidé de sortir du cadre, littéralement. Pas de salle de classe traditionnelle. Pas de silos disciplinaires.
Pas de discours abstrait sur l’innovation. Juste des étudiantes et des étudiants, des inventions technologiques réelles, des idées imparfaites… et l’obligation de se comprendre.
DEUX CULTURES QUI SE CÔTOIENT RAREMENT
Historiquement, ingénieurs et entrepreneurs sont formés dans des univers parallèles. Les premiers apprennent la rigueur, la précision, la modélisation, la faisabilité technique. Les seconds sont entraînés à penser marché, usage, création de valeur, financement, risque. Les deux parlent souvent d’innovation, mais pas toujours la même langue.
Lorsqu’on les place dans une même pièce, l’inconfort est immédiat. Les personnes formées en génie veulent d’abord comprendre la technologie. Celles formées en entrepreneuriat veulent déjà savoir à qui on vend et pourquoi. Les unes cherchent la solution élégante. Les autres, la solution viable. Et très vite, toutes se rendent compte que leurs angles morts sont nombreux. C’est précisément là que l’apprentissage commence.
L’OBSTACLE N’EST PAS PÉDAGOGIQUE, IL EST STRUCTUREL
Soyons honnêtes : ce type d’initiative est beaucoup plus facile à réaliser malgré les structures que grâce à elles. Arrimer des calendriers, faire reconnaître l’effort, gérer les attentes institutionnelles, éviter les doubles redditions de comptes : tout cela demande une énergie considérable. Et, trop souvent, les premières réponses sont des « on ne peut pas », des « ce n’est pas prévu », des « ce n’est pas comme ça que ça fonctionne ».
Mais l’innovation pédagogique, comme l’innovation entrepreneuriale, ne naît presque jamais dans des cadres parfaitement balisés. Elle émerge quand des personnes acceptent une part de risque, de flou, et parfois même d’illégitimité temporaire.
Ce lundi soir-là, loin des circuits habituels, nous avons simplement fait arriver les choses.
Rapidement, les échanges ont changé de nature. On ne parlait plus de « ton projet » ou de « ma techno », mais de « notre problème à résoudre ».
DES PROJETS CONCRETS, PAS DES SIMULATIONS
Le résultat a dépassé nos attentes. Les équipes se sont penchées sur des inventions technologiques porteuses, issues de vrais travaux scientifiques et d’ingénierie : cybersécurité, bornes de recharge électrique intelligentes, technologies environnementales, matériaux innovants. Les étudiantes et étudiants en entrepreneuriat ont dû composer avec des contraintes techniques réelles, souvent plus complexes que prévu. Celles et ceux en génie ont découvert que la performance technologique ne garantit en rien l’adoption ni même l’intérêt du marché.
Rapidement, les échanges ont changé de nature. On ne parlait plus de « ton projet » ou de « ma techno », mais de « notre problème à résoudre ». La relève en génie a commencé à poser des questions sur les usages. La relève entrepreneuriale a appris à respecter les limites physiques, matérielles, réglementaires. Une vision commune a émergé.
Surtout, des projets crédibles ont vu le jour. Pas nécessairement tous destinés à devenir des entreprises – et ce n’était pas l’objectif –, mais suffisamment solides pour montrer ce qui devient possible lorsque les expertises se rencontrent tôt plutôt que tard.
FORMER AUTREMENT POUR CRÉER PLUS DE VALEUR
Si le Québec veut réellement renforcer son écosystème d’innovation, il doit cesser de considérer l’interdisciplinarité comme un luxe ou une exception. La création de valeur technologique repose aujourd’hui sur des équipes hybrides, capables de dialoguer entre disciplines, de traduire des contraintes, de prendre des décisions collectives.
Former des spécialistes séparément en espérant que tout s’assemble magiquement sur le marché du travail est une stratégie coûteuse et inefficace. À l’inverse, les exposer à cette complexité pendant leurs études leur permet de développer non seulement des compétences techniques et entrepreneuriales, mais aussi une posture : celle de la collaboration, de l’écoute et du respect mutuel.
Ce sont ces compétences-là qui font la différence dans les jeunes pousses technologiques, mais aussi dans les grandes organisations, les projets d’ingénierie majeurs et les transformations industrielles.
PARFOIS, IL FAUT JUSTE COMMENCER
Cette expérience n’était ni parfaite ni reproductible telle quelle à grande échelle. Mais elle a démontré une chose essentielle : ce que l’on présente comme impossible n’a parfois simplement jamais été essayé.
L’innovation, qu’elle soit technologique, entrepreneuriale ou pédagogique, commence rarement par un consensus. Elle commence par un geste. Un pari. Une soirée de novembre où l’on décide que, cette fois, on va le faire quand même. Qu’il valait mieux ultimement devoir demander pardon que la permission.
Et quand on voit les étincelles que cela crée dans les yeux des étudiantes et des étudiants, on se dit que le vrai risque aurait été de ne pas tenter l’expérience.
Jean-François Ouellet, MBA, Ph. D.
Jean-François Ouellet est un entrepreneur technologique aujourd’hui professeur agrégé au Département d’entrepreneuriat et innovation de HEC Montréal. Il s’intéresse aux dynamiques de création de valeur, aux écosystèmes d’innovation et à l’entrepreneuriat comme véhicule de valorisation de technologies émergentes. Il intervient régulièrement dans les médias et accompagne des projets de jeunes pousses technologiques au Québec et à l’international.
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