10 mars 2026

Protection incendie : risques et défis

Dans le domaine de la protection incendie, les problèmes sont nombreux et les risques, élevés

Par : Gabrielle Anctil, journaliste en collaboration avec Martin D. Camiré, ing., inspecteur à la surveillance de l’exercice.

« S’il y a un problème de ventilation dans un bureau, on le saura rapidement en raison de l’inconfort. En revanche, avec un système de protection incendie, il n’y aura pas de deuxième chance; il doit fonctionner adéquatement du premier coup. » Inspecteur à la surveillance de l’exercice pour l’Ordre des ingénieurs du Québec, l’ingénieur Martin D. Camiré est bien conscient des risques liés à la maîtrise insuffisante des codes et normes de protection incendie et de leur application. Il est vrai qu’ils sont nombreux : ce domaine de pratique est assujetti à plusieurs normes, notamment pour les gicleurs, les conduites et les pompes. « À ces normes s’en ajoutent d’autres, selon les particularités du bâtiment et les risques propres aux espaces, aux locaux et aux systèmes à protéger », explique l’inspecteur.

 

Problèmes de compétences

Lors d’inspections professionnelles dans le domaine de la protection incendie, Martin D. Camiré remarque que plusieurs membres de l’Ordre, conscients des limites de leurs compétences, vont restreindre leur pratique à la conception ou à la modification de systèmes de protection incendie pour un type de bâtiment particulier, par exemple des édifices de bureaux. Cependant, certains vont préparer des plans et devis ou effectuer de la surveillance de travaux dans le cadre de projets pour lesquels ils n’ont pas toutes les compétences requises. On observe surtout des manquements chez les ingénieures et ingénieurs qui adoptent une approche en plans et devis fonctionnels. Résultat : « Dans les avis de limitation, certaines personnes s’improvisent expertes dans le domaine de la protection incendie », observe l’ingénieur Maxime Fortin, président de Groupe CDF.

 

Améliorer les compétences

L’une des difficultés du domaine tient au fait que les normes en protection incendie sont essentiellement américaines, de sorte que la plupart des formations sont offertes aux États-Unis. Seules quelques-unes se donnent au Québec.
« Il n’y a pas de formation universitaire à proprement parler dans le domaine au Québec. Les cours apparentés sont ceux, par exemple, du certificat en Technologies avancées en prévention des incendies de Polytechnique Montréal ou les formations ponctuelles proposées par les centres de formation continue », précise avec dépit. Maxime Fortin, qui est aussi président de l’Association des professionnels en sécurité incendie du Québec (Chapitre Saint-Laurent de la Society of Fire Protection Engineers). Cette dernière publie d’ailleurs le Fire Protection Engineering Handbook, un ouvrage de référence dans le domaine.

Pour améliorer ses compétences, on peut, en plus des formations, consulter les codes et les normes et travailler avec un mentor. « Les trois volets sont souvent complémentaires », souligne Martin D. Camiré. La mise à jour des compétences doit être continue, car les besoins, les technologies et les normes évoluent constamment. « Depuis quelques années, la plupart de nos appareils et véhicules sont alimentés par des piles et des batteries au lithium-ion », explique l’ingénieur François-Xavier Lavallée, directeur de l’expertise en sécurité incendie à Stantec, à Longueuil. « Bien qu’elles soient efficaces sur le plan énergétique, leur protection contre l’incendie est particulièrement complexe. La recherche pour un système d’extinction efficace contre ce type de feu se poursuit, d’où le silence des normes à ce sujet. Même si le lithium et l’eau ne font pas bon ménage, l’eau demeure pour le moment le meilleur moyen de refroidir l’enveloppe de la batterie et d’empêcher l’emballement thermique », précise-t-il. Il faut donc discuter avec des spécialistes de divers domaines et l’autorité compétente pour établir une manière de faire, en attendant que les normes soient mises à jour.

soutenir l’amélioration des compétences en protection incendie

L’Ordre a élaboré un profil de compétences accessible en ligne dans le Guide de pratique professionnelle. Ce profil comprend également le document Lignes directrices concernant la préparation des devis de performance pour les systèmes de protection incendie, destiné à appuyer les membres de l’Ordre qui préparent notamment des plans et devis fonctionnels, qui vérifient les documents ayant servi à la conception et à l’installation, ou qui effectuent la surveillance de travaux.

Défis du domaine

Outre le nombre restreint de formations offertes au Québec, les trois ingénieurs s’accordent pour dire que le domaine de la protection incendie est mal compris. « Si le bâtiment ne requiert pas de gicleurs au sens du Code, rares sont les clients qui entreprendront de tels travaux, simplement parce qu’ils en sous-estiment l’utilité », souligne Maxime Fortin. Les ingénieures et ingénieurs qui exercent dans le domaine de la protection incendie doivent fréquemment expliquer de manière très succincte aux donneurs d’ouvrage les principes qui sous-tendent leurs solutions, lesquelles sont rarement remises en question, principalement par manque de connaissances.

Toutefois, les choses changent, note l’ingénieur Fortin, qui souligne que de nombreuses municipalités ont modifié leurs exigences pour la délivrance des permis. « Avant, on obtenait des permis pour une coquille vide. Maintenant, les villes posent des questions sur le type de client et d’usage, ce qui oblige les propriétaires à mieux comprendre les solutions que leur proposent les ingénieures et ingénieurs en protection incendie. »

 

Prévenir les incidents

Des compétences suffisantes en protection incendie, appliquées correctement, permettent de mettre en place des systèmes de protection incendie qui fonctionnent adéquatement en cas d’incendie et d’éviter des dommages collatéraux.

« Les réclamations auprès des assureurs sont souvent liées à des dégâts d’eau causés par des gicleurs qui déclenchent ou s’activent accidentellement », observe Maxime Fortin. Il mentionne avoir vu des cas où une mauvaise conception avait laissé des tuyaux exposés au gel. Résultat : des « geysers ». « Si un tuyau se décroche au 8e étage, ce n’est pas long que l’escalier devient une chute Niagara », décrit-il.

Autre problème à éviter : des équipements mal adaptés aux caractéristiques du bâtiment. L’ingénieur Fortin mentionne des immeubles de plusieurs étages où la hauteur entraîne des pressions plus élevées dans les conduites. « Les équipements ont une pression maximale admissible. Si la pression est dépassée, le matériel finira par céder. » Là encore, les conséquences peuvent être graves.

En somme, les ingénieures et ingénieurs en protection incendie doivent s’assurer de maîtriser le domaine avant d’accepter un mandat, puisque leur compétence influe directement sur la qualité des livrables et la sécurité du public.

 

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