14 janvier 2026

Productivité manufacturière : mieux vaut tard que jamais

Le Québec accuse un retard majeur en matière d’innovation. Quel rôle les ingénieures et les ingénieurs peuvent-ils jouer pour rattraper le temps perdu?

Cet article s’inscrit dans la collection « ACCOMPLIR ».

Gabrielle Anctil, journaliste.


« Ça va mal. » Le constat de l’innovateur en chef du Québec et ingénieur Luc Sirois est sans appel : de nombreux indicateurs montrent que le Québec est en queue de peloton au pays en matière d’innovation. Pire, le Canada occupe la dernière place des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Bref, nous sommes des cancres. En résulte un retard majeur au sein des entreprises québécoises, que ce soit au chapitre de la transformation numérique, de l’automatisation ou de l’usage de technologies comme les systèmes d’intelligence artificielle pour améliorer les processus ou pour développer de nouveaux produits.

« L’obstacle principal, c’est que les choses vont trop bien. Les pays innovent quand ça va mal. »

Luc Sirois, ing., innovateur en chef du Québec

 

 

 

 

 

 

Les conséquences potentielles d’un tel retard sur la société sont sérieuses.

« On se dirige vers une économie qui ressemblera à celle du Mexique, explique l’ingénieur. On va avoir des emplois, mais pas de création de richesse qui nous permettra de soutenir nos idéaux sociaux, d’investir dans la culture, l’éducation, la santé. »

La bonne nouvelle, dans ce sombre tableau ? « On n’est pas rendu là encore ! » lance avec vigueur celui qui se décrit comme un « techno-optimiste ».

Comment propulser le Québec dans le 21e siècle avant qu’il ne soit trop tard ? Les titulaires du titre d’ingénieur ont un rôle central à jouer à cet égard.

 

Frein au tapis

Comment le Québec en est-il arrivé à cette position peu enviable ?

« L’obstacle principal, c’est que les choses vont trop bien, lâche l’innovateur en chef. Les pays innovent quand ça va mal. » Justement, avec les chocs successifs causés par la pandémie de COVID‑19 et les tarifs douaniers américains, bien des entreprises commencent à voir l’importance de dépoussiérer leurs processus.

Une fois que cette prise de conscience est faite, les projets d’innovation finissent bien souvent sur une tablette. « On pourrait s’attendre à ce que ce soit à cause d’un manque de financement », explique Luc Sirois. En réalité, les chefs d’entreprise pointent plutôt le manque de personnel, particulièrement de personnes ayant des compétences en recherche et développement, comme frein principal à leurs projets.

L’enthousiasme est parfois aussi freiné par la réalité. Président de Gestion Robomatik, l’ingénieur Marc Guérette en sait quelque chose. « J’ai entendu des histoires d’horreur ! J’estime que la moitié des processus d’acquisition de robots au Québec échouent », déplore‑t‑il. Directeur général du Regroupement des entreprises en automatisation industrielle, Carl Fugère abonde dans le même sens : « Les gens ont souvent essayé de bizouner quelque chose et en gardent un goût amer. Mais le problème, c’est la personne devant l’écran, pas l’outil. »

« Ça ne se fait pas en six mois, mais en cinq à dix ans. Si on n’a pas déjà commencé, il sera trop tard quand on va vouloir changer. »

Carl Fugère, directeur général, Regroupement des entreprises en automatisation industrielle

 

 

 

 

 

Malgré les obstacles, Vincent Thomasset‑Laperrière, directeur de la recherche et des partenariats de Productique Québec, croit que les projets d’innovation doivent être lancés plus tôt que tard. « Ils ne seront pas une réponse immédiate aux problèmes des tarifs ou du manque de main‑d’œuvre », souligne‑t‑il. « Ça ne se fait pas en six mois, mais en cinq à dix ans. Si on n’a pas déjà commencé, il sera trop tard quand on voudra changer », avertit Carl Fugère.

Les avantages de l’innovation sont aussi bien concrets : rétention de la main‑d’œuvre, augmentation des revenus, avantage concurrentiel, développement de nouveaux marchés, stabilité devant l’incertitude… Ghislain Nadeau, directeur des programmes financiers chez Prompt, souligne l’importance de préparer la relève. « Beaucoup d’entreprises verront des personnes clés prendre leur retraite d’ici 10 ans. Comment préserver ce savoir‑faire ? » Il croit qu’un travail de mise à jour des processus peut aussi contribuer à augmenter la valeur de revente de l’entreprise.

« On me dit parfois : “Je vais prendre ma retraite bientôt, je n’ai pas envie de me lancer dans un projet complexe” », rapporte Carl Fugère. Il estime que les propriétaires laissent des sommes substantielles sur la table en raison de cette attitude.

« Il faut bâtir des cultures d’entreprise, autonomiser les employés. L’ingénieur joue un rôle central, car il aide à contrer la résistance au changement. »

Catherine Beaudry, ing., professeure au Département de mathématiques et de génie industriel, Polytechnique Montréal

 

 

 

 

 

Ingénierie à la rescousse

« La productivité n’est pas drivée par la tech », tranche Sébastien Houle, directeur général de Productique Québec, lorsqu’on lui parle de technologie comme solution au retard de la province en matière d’innovation. Spécialisé en transformation numérique, il considère qu’il est essentiel d’entamer le processus en établissant clairement les besoins. Sauf que « les gens ont tendance à ne pas vouloir suivre les étapes et à passer outre la définition de leurs besoins », se désole Marc Guérette.

« L’ingénieur doit aussi s’assurer que les projets qui s’échelonnent sur plusieurs années produisent des résultats concrets à intervalles réguliers. »

Vincent Thomasset‑Laperrière, directeur de la recherche et des partenariats, Productique Québec

 

 

 

 

 

C’est un constat que font tous les spécialistes interrogés : sans évaluation rigoureuse préalable, un projet d’innovation risque d’échouer.

Les titulaires du titre d’ingénieur ont justement un rôle central à jouer dans ce processus. « Les ingénieures et ingénieurs sont des êtres créatifs, ingénieux, résume Carl Fugère. Elles et ils ont aussi de la crédibilité et peuvent occuper un rôle de leader d’influence. » Les ingénieures et ingénieurs sont en effet souvent dans une position idéale pour convaincre une cheffe frileuse ou un dirigeant récalcitrant de se lancer dans un projet d’innovation.

Professeure titulaire au Département de mathématiques et de génie industriel à Polytechnique Montréal, l’ingénieure Catherine Beaudry estime que ses collègues doivent déployer leur leadership. « Il faut bâtir des cultures d’entreprise, autonomiser les employés. L’ingénieur joue un rôle central, car il aide à contrer la résistance au changement », explique‑t‑elle.

Une fois le projet lancé, c’est encore les membres de l’Ordre qui ont le rôle de le maintenir sur les rails pour éviter les déceptions. « La solution ne va pas tomber du ciel », met en garde Sébastien Houle, qui reçoit fréquemment des messages de gens disant vouloir adopter des systèmes d’intelligence artificielle (IA), convaincus qu’ils régleront tous leurs problèmes. « On est plate, car on leur répond souvent : “Tu veux pas vraiment de l’IA.” » Dans ce contexte, les ingénieures et ingénieurs peuvent contribuer à créer un contexte propice à l’achat d’une technologie.

« L’ingénieur doit aussi s’assurer que les projets qui s’échelonnent sur plusieurs années produisent des résultats concrets à intervalles réguliers, ajoute Vincent Thomasset‑Laperrière. Sinon, au bout de six mois, les gens vont se dire : “J’étais plus efficace avec Excel.” »

Malgré le rôle stratégique que doivent occuper les titulaires du titre d’ingénieur, il demeure que l’innovation est une affaire collective. « La culture d’innovation, ça se vit du concierge jusqu’au p.d.‑g. », rappelle Catherine Beaudry. Elle invite ses collègues à s’entraider. « Ils ne doivent pas croire qu’ils sont seuls, isolés. Ils doivent maintenir leur réseau. L’entraide, c’est précieux. On n’innove pas dans son coin. »

 

Faciliter l’innovation

« Il peut être difficile pour une entreprise de la Beauce d’identifier un collaborateur potentiel à Edmonton », observe Catherine Beaudry, qui aimerait voir mis en place des mécanismes de veille à l’échelle du pays pour aider les PME à développer des partenariats.

Elle constate une difficulté similaire à dénicher des programmes de financement adaptés. « On a identifié 90 programmes fédéraux pour les technologies propres. Mais une PME, quand elle a cogné à trois portes, elle n’a plus de temps à perdre. »

À l’échelle provinciale, des initiatives visent à accompagner les entreprises dans leurs démarches d’innovation. « On les aide à monter un cahier des charges », résume Ghislain Nadeau, directeur des programmes financiers chez Prompt, qui souligne qu’une partie du processus est financée par Investissement Québec.

Son équipe est composée d’experts « indépendants qui ne vendent pas une solution précise », mais offrent plutôt un accompagnement personnalisé, permettant à terme de cibler des subventions ou des prêts qui financeront les étapes suivantes.

Sur le site du Conseil de l’innovation du Québec, on trouve aussi une base de données de programmes de soutien à l’innovation.

 

L’innovation en chiffres

En 2022, 51 % des entreprises québécoises avaient réalisé un projet d’innovation.

En 2024, ce chiffre a grimpé à 69 % — un « rattrapage impressionnant », selon l’innovateur en chef.

Les dépenses en recherche et développement (R et D) des entreprises ont diminué de 25 % depuis 2020 au Québec. Pourtant, celles qui investissent en R et D voient leur rentabilité augmenter de 27 %.

Les quatre types d’actions innovantes :

  1. Formation des employés
  2. Achat d’équipement
  3. R et D de produits ou de procédés
  4. Investissement dans les technologies numériques

 

Ils y sont arrivés !

 

 

 

 

 

Chez Rovibec, l’innovation se pratique au quotidien. Relève de troisième génération, la jeune ingénieure Alexandra Rousseau se considère comme une créative. « L’innovation, ça a tout le temps été la priorité depuis 50 ans, chez nous. C’est une culture », confiait‑elle en entrevue en 2023 à La Presse.

Afin de réduire l’effet de pointes et de creux saisonniers, l’ingénieure a formé différentes équipes et leur a confié le mandat de concevoir un nouveau produit. Pour l’innovateur en chef, ce type d’attitude est exemplaire. « Ils se sont dit : on va se donner la permission de rêver. »

Spécialisée en équipements agricoles, l’entreprise a dévoilé un produit destiné aux PME manufacturières fin 2024.

 

 

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