Prix visionnaire de l’AFG – Opercule réinvente l’aquaculture urbaine
Cet article s’inscrit dans la collection « ACCOMPLIR »
Par Aurélie Ponton, journaliste
À Montréal, dans un ancien bâtiment industriel, l’ingénierie a rendu possible ce qui semblait improbable : élever, en plein cœur de la ville, de 25 à 30 tonnes d’omble chevalier par an, sans recourir à un cours d’eau ni aux produits chimiques. Opercule est devenue la première ferme piscicole urbaine commerciale du Canada.
Ce projet a reçu le prix Visionnaire lors de la soirée des Grands Prix du génie-conseil québécois 2025 organisée par l’Association des firmes de génie-conseil du Québec (AFG). Il a vu le jour grâce à la collaboration entre Opercule et HH Angus. L’objectif était clair : démontrer qu’il est possible de rapprocher la production alimentaire des consommateurs tout en réduisant l’empreinte écologique de l’aquaculture.
Selon l’AFG, Opercule démontre que l’ingénierie québécoise peut conjuguer innovation, création d’emplois spécialisés et autonomie alimentaire. Regards sur la réalisation d’un projet qui a fait tourner plus d’une tête.
L’ingénierie comme levier d’innovation
La pierre angulaire de l’entreprise repose sur un système d’aquaculture en recirculation, ou RAS (recirculating aquaculture system). Cette technologie maintient en circuit fermé la quasi-totalité de l’eau nécessaire à l’élevage. Elle permet de contrôler avec précision la température, l’oxygénation, le pH et la qualité microbiologique, du stade de l’œuf jusqu’à la commercialisation.
« Ce système permet à Opercule d’offrir un produit frais et local en réduisant de façon spectaculaire sa consommation d’eau et d’énergie », explique l’ingénieur Cédric Phélippe, directeur de projet à HH Angus. Bien sûr, pour y arriver, les ingénieures et ingénieurs de la firme ont dû adapter cette technologie à un environnement urbain dense, sans référence préalable au Canada. L’expertise développée localement ouvre désormais la voie à d’autres initiatives semblables.
« Opercule nous a permis de développer une expertise et de repousser les limites afin d’inspirer l’agriculture urbaine future. »
Cédric Phélippe, ing., directeur de projet, HH Angus
Une complexité technique hors norme
Les défis techniques ont été très nombreux. La gestion de la chaleur générée par les poissons, par exemple, avait été initialement sous-estimée. Des ajustements sur le plan de l’ingénierie ont été nécessaires pour stabiliser la température de l’eau et assurer le bien-être animal.
À cela s’ajoutait la contrainte de l’espace. La pisciculture traditionnelle bénéficie de bassins naturels ou traditionnels, mais, dans ce cas-ci, l’équipe a dû concevoir un système compact et efficace : 11 bassins pouvant contenir plus de 170 000 litres d’eau, deux biofiltres, quatre pompes de 7,5 HP et un concentrateur d’oxygène de 70 L/min.
Le tout devait fonctionner sans rupture d’approvisionnement pour assurer une livraison continue de poisson frais, conforme aux attentes élevées des restaurateurs et des particuliers. La conception du système a donc fait appel à la redondance des composants cruciaux et à une alimentation électrique d’urgence assurée par un groupe électrogène afin de garantir la continuité des activités en cas de défaillance d’un composant ou d’une panne du réseau principal.
Une part importante de la complexité de la réalisation du projet résidait dans la navigation entre les différentes instances gouvernementales. Étant donné le caractère innovant de la solution proposée, la conformité ne pouvait reposer uniquement sur une lecture littérale des codes en vigueur : une interprétation des normes a été nécessaire, en collaboration avec les autorités compétentes, afin d’assurer le respect des exigences réglementaires des normes de construction ainsi que des normes sanitaires et alimentaires.

« Opercule démontre que le génie-conseil québécois innove en conjuguant prospérité, économie et économie sociale. »
Bernard Bigras, président directeur général, AFG
Une réduction tangible de l’empreinte
Opercule se démarque par un bilan environnemental nettement supérieur à celui de l’aquaculture conventionnelle. Grâce à son RAS, la ferme réduit la consommation d’eau d’un facteur de 100 à 200 en comparaison avec l’aquaculture traditionnelle. L’absence de produits chimiques, d’hormones et d’antibiotiques garantit que l’activité ne contamine ni sols ni nappes phréatiques.
Les résidus organiques sont valorisés par des procédés écoresponsables, et les livraisons se font majoritairement par vélos électriques. Résultat : une empreinte carbone minimale pour un produit récolté et servi dans l’assiette en peu de temps.
Des retombées sociales et économiques
Au-delà de la performance technique, la ferme piscicole génère des retombées concrètes pour Montréal. Elle crée des emplois spécialisés dans l’aquaculture et la gestion de systèmes de recirculation, favorisant ainsi le développement de compétences rares en agriculture urbaine.
Elle renforce aussi l’économie locale en réduisant la dépendance aux importations. Les restaurateurs profitent d’un produit de haute qualité, traçable et durable, en phase avec les attentes croissantes des consommateurs. « Opercule démontre que le génie-conseil québécois innove en s’ajustant aux enjeux économiques et en générant des retombées sociales, ce qui explique l’intérêt qu’elle a suscité », explique Bernard Bigras, président-directeur général de l’AFG.
Un modèle d’ingénierie porteur d’avenir
Pour HH Angus, cette expérience met en lumière l’importance de mobiliser l’ingénierie au service de nouveaux modèles alimentaires durables. « Opercule nous a permis de développer une expertise et de repousser les limites afin d’inspirer la production alimentaire en milieu urbain », conclut Cédric Phélippe.
À plus long terme, ce modèle pourrait inspirer d’autres villes non côtières à repenser leur autonomie alimentaire. Il illustre avec force la capacité de l’ingénierie québécoise à allier innovation technologique, durabilité environnementale et vision stratégique, tout en ouvrant la voie à une nouvelle génération d’infrastructures résilientes et adaptées aux défis urbains contemporains.
LE RAS (RECIRCULATING AQUACULTURE SYSTEM) EXPLIQUÉ
- Recirculation continue de l’eau (circuit fermé)
- Contrôle de la température, du pH et de l’oxygène
- Filtration biologique et mécanique avancée
- Réduction considérable des besoins en eau
- Prévention de la contamination grâce à la biosécurité
CINQ DONNÉES CLÉS SUR OPERCULE
De 25 à 30 tonnes d’omble chevalier produites par an
11 bassins pour un total de 171 100 L d’eau
Réduction de 100 à 200 fois la consommation d’eau
0 produit chimique, hormone ou antibiotique utilisé
Poisson frais livré localement rapidement
Références
1. www.opercule.ca
2. www.ledevoir.com/plaisirs/782069/produits-locaux-premieres-ombles-chevaliers-elevees-et-livrees-a-montreal
