26 janvier 2026

Infrastructures électriques : la tension monte

Selon Hydro-Québec, il faut doubler la production d’énergie au Québec d’ici 10 ans. Soit, mais par où passeront tous ces électrons ? Coup d’œil sur l’avenir des lignes de transport d’électricité dans la province.

Cet article s’inscrit dans la collection « VOIR GRAND ».

Gabrielle Anctil, journaliste.


« Le Québec de demain ne sera pas recouvert de lignes à haute tension », affirme d’emblée l’ingénieur Steve Blackburn, chef de la conception et de l’évolution du système énergétique à Hydro-Québec. Même si la société d’État prévoit une augmentation importante de la production d’électricité dans les prochaines années, les infrastructures existantes seront en mesure de transporter une partie de la charge.

L’ingénieur demeurera tout de même bien occupé. En eet, si les pylônes, les poteaux en bois et les postes électriques resteront en place, leurs entrailles, elles, prendront un coup de jeune. « Nos interventions ne se traduiront pas toujours par de nouvelles infrastructures, explique Steve Blackburn. On peut aussi ajouter des équipements qui augmentent la capacité du réseau. »

À l’aube du chantier titanesque qui s’amorce pour doubler la capacité de production électrique de la province, l’avenir des infrastructures de transport s’annonce… électrique.

 

« Nos interventions ne se traduiront pas toujours par de nouvelles infrastructures. On peut aussi ajouter des équipements qui augmentent la capacité du réseau. »

Steve Blackburn, ing. Chef de la conception et de l’évolution du système énergétique, Hydro-Québec

 

 

 

Branché

La plus grande innovation en matière de transport d’électricité remonte aux années 1960, lorsqu’un ingénieur québécois a mis au point les lignes à 735 kilovolts, permettant d’acheminer le courant produit dans les centrales du nord vers les grands centres de consommation, au sud. « C’est une technologie éprouvée », souligne avec fierté l’ingénieur Stephan Brettschneider, professeur en génie électrique au Département des sciences appliquées de l’Université du Québec à Chicoutimi. Il observe que ce type de réseau demeure l’option la plus adaptée dans la majorité des situations.

Les technologies et les pratiques de construction ont toutefois grandement évolué depuis l’époque de la Révolution tranquille. Dans les postes électriques, par exemple, on mise désormais sur le préfabriqué. « On fabrique et on teste les panneaux de commande en usine. On réduit ainsi les interventions sur le chantier pour câbler les différents systèmes », se réjouit Steve Blackburn. Cette méthode raccourcit les délais de mise en service et permet de tester les nouveaux paliers technologiques bien au chaud, dans un environnement contrôlé.

Pour limiter la construction de nouvelles lignes, Stephan Brettschneider croit qu’il faut aussi miser sur la production ultralocale. Il espère notamment voir se multiplier les panneaux solaires sur les toits : « Comme ça, on peut produire de l’énergie qu’on n’a pas besoin de transporter sur de grandes distances », explique-t-il

 

« Tout le monde veut augmenter sa consommation d’énergie, mais personne ne veut de ligne dans son arrière-cour. »

Stephan Brettschneider, ing. Professeur en génie électrique au département des sciences appliquées, université du Québec à Chicoutimi

 

 

 

 

Emmitouflés

L’optimisation ne résoudra cependant pas tout. Hydro-Québec prévoit d’ailleurs le déploiement de trois nouveaux corridors (Côte-Nord, Vallée-du-Saint-Laurent et Appalaches–Bas-Saint-Laurent) d’ici 2036, soit 850 kilomètres de lignes et cinq postes supplémentaires.

Ces annonces suscitent la grogne, notamment de citoyennes et citoyens qui accusent les fils de défigurer les paysages. « Tout le monde veut augmenter sa consommation d’énergie, mais personne ne veut de ligne dans son arrière-cour », observe Stephan Brettschneider avec consternation.

Existe-t-il une solution qui pourrait satisfaire tout le monde? Serait-il possible d’enterrer les fils, par exemple? L’idée revient souvent à l’avant-plan. Bonne nouvelle : « Ce n’est pas impossible d’un point de vue technique », confirme Stephan Brettschneider. Mais les défis sont nombreux, notamment en raison de la capacité de dispersion de la chaleur du sol, plus faible que celle de l’air.

En réalité, le volume de câbles nécessaires pour transporter la même quantité de courant serait considérablement accru. Selon Hydro-Québec, l’enfouissement fait au moins quadrupler les coûts d’un projet. Bref : « Économiquement, c’est presque impossible », estime le chercheur. Ces contraintes expliquent pourquoi moins de 1 % des lignes de la province sont enterrées.

 

Chaud-froid

Reste qu’en gardant les lignes hors du sol, on les expose à une multitude de conditions météorologiques parfois hostiles. La crise du verglas de janvier 1998 avait par exemple privé d’électricité près de 3,5 millions de personnes au Québec, dont certaines pendant plus d’un mois. « On a beaucoup appris de cet événement », rassure Steve Blackburn, qui souligne que la conception des pylônes a notamment été revue pour leur assurer une plus grande résilience dans des conditions climatiques extrêmes.

« Désormais, on s’assure que les poteaux de bois sont solides et que la partie horizontale qui touche la ligne est plus fragile, ajoute Stephan Brettschneider. Ainsi, en cas de verglas, c’est la ligne qui cède, ce qui prend beaucoup moins de temps à réparer. » Une réflexion basée sur la situation géographique est aussi menée, afin que les infrastructures soient conçues en fonction des risques réels.

L’été, les feux de forêt et les chaleurs extrêmes peuvent également nuire aux fils électriques. « Quand il fait chaud, les lignes se rapprochent du sol, ce qui diminue leur capacité à transporter du courant, explique Steve Blackburn. Il nous a fallu mettre au point des technologies pour mesurer à quelle hauteur elles se trouvent. Ce sont des contraintes qu’on n’avait pas avant. » Pour mieux faire face aux imprévus, des systèmes de contrôle automatisés sont en cours de conception.

Si les annonces de nouvelles centrales attirent souvent davantage l’attention, l’humble fil électrique demeure essentiel pour transporter ces électrons jusqu’à nos foyers. Derrière les infrastructures, plusieurs ingénieures et ingénieurs s’affairent à nous garder toujours connectés.

 

 

Infrastructures électriques en quelques chiffres

1965 : Année de mise en service, au complexe Manic-Outardes, de la première ligne à haute tension à 735 kilovolts (kV) au monde.

34 000 : Nombre de kilomètres de lignes à haute tension qui sillonnent la province, dont un tiers est à 735 kV.

539 : Nombre de postes électriques au Québec. Leur tension varie de 44 kV à 735 kV

 

 

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