Infrastructures à risque : des pistes de solution
L’actualité nous rappelle régulièrement les enjeux concernant le déficit d’entretien des infrastructures. Qu’il s’agisse de routes, de viaducs, d’hôpitaux ou même de ponts, les besoins semblent impossibles à combler tant ils sont vastes. Dans ce contexte, la présidente de l’Ordre, Sophie Larivière-Mantha, ing., a animé deux panels d’experts afin de réfléchir à des solutions durables et résilientes.
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Maintenir les actifs malgré la complexité
La présidente de l’Ordre des ingénieurs du Québec a d’abord rappelé que le déficit de maintien d’actifs s’élève actuellement à 40 milliards de dollars, un chiffre qui a doublé au cours des 7 dernières années et qui ne représente que la portion des actifs du gouvernement du Québec.
Or, les contraintes sont nombreuses dans ce domaine, qu’il s’agisse d’acceptabilité sociale, de respect des critères ESG, de multiplication de règlements, de croissance de la population, de budget, etc.
Tout est plus complexe aujourd’hui, et les contraintes financières pèsent également lourd dans la balance. Bien que les marchés semblent disposés à prêter de l’argent aux gouvernements, il faut aussi choisir les bons projets
Catherine Tremblay, ing., vice-présidente de la division Agences de transport d’Atkins-Réalis, précise pour sa part que le financement devrait être stable, constant et indépendant des priorités politiques. « C’est de cette façon que les donneurs d’ouvrage pourront optimiser la gestion des actifs en tenant compte de leur cycle de vie complet et en effectuant les investissements aux meilleurs moments afin d’éviter les dégradations trop rapides », précise-t-elle.
Parmi les stratégies pouvant permettre d’avancer malgré la complexité de la situation, l’adoption de modes collaboratifs a été évoquée afin que toutes les parties prenantes soient réunies à la même table. Décentraliser le processus décisionnel en donnant plus de pouvoir aux municipalités et aux régions, notamment, représente une piste prometteuse. Travailler davantage au maintien d’actifs et moins au développement de nouveaux projets contribue aussi à relever le double défi des contraintes financières et de la pérennité des infrastructures.
Pour sa part, Jean-Pascal Foucault, ing., professeur-chercheur en gestion d’actifs physiques à l’Université de technologie de Compiègne, en France, souligne que, dans ce contexte, le rôle des ingénieurs et ingénieures est primordial, notamment parce qu’ils sont bien placés pour hiérarchiser les priorités, en particulier à l’échelle locale. « En tenant compte d’un ensemble de paramètres tels que la valeur d’usage, le cycle de vie, la performance, les coûts et les risques, on est également bien outillés pour prendre de meilleures décisions », dit-il.
QUELLES SONT LES INNOVATIONS QUI PERMETTRAIENT DE FAIRE MIEUX ET PLUS?
Les panélistes ont mentionné la systématisation des processus de gestion d’actifs et l’utilisation d’outils technologiques, dont l’intelligence artificielle. À cet égard, la formation des futurs ingénieurs et ingénieures revêt un aspect fondamental, de même que toute la réflexion entourant le cycle de vie.
Assurer la continuité des services et protéger le public
Le second panel portait sur le recours aux bonnes pratiques de gestion du risque pour éviter les défaillances et assurer des services continus à la population. Annie Levasseur, ing., professeure titulaire au Département de génie de la construction de l’École de technologie supérieure et directrice scientifique de l’Institut AdapT, a souligné que les impacts des changements climatiques viennent s’ajouter à ceux liés au vieillissement des infrastructures.
Ces dernières années, les événements météorologiques extrêmes se sont multipliés. Il y a aussi un effet domino, c’est-à-dire que plusieurs infrastructures sont affectées en même temps, d’où l’importance d’adopter l’analyse multirisque.
Carl Desharnais, ing., directeur général adjoint des infrastructures durables à la Ville de Québec, est lui aussi témoin de cette nouvelle réalité. « Cela crée des enjeux importants en ce qui concerne les conduites d’eau, par exemple. Celles-ci sont soumises à des pressions multiples et datent de plusieurs dizaines d’années », dit-il.
Considérant les nombreux facteurs susceptibles d’entraîner une dégradation des infrastructures, Steve Arsenault, ing., directeur général de la Direction générale des structures au ministère des Transports et de la Mobilité durable, insiste sur l’adoption d’une approche multifactorielle dans la gestion du risque. « Nous gérons environ 10 000 ouvrages. Pour ce faire, nous misons sur un filet de sécurité intégrant une surveillance en continu des structures, un processus d’inspection régulière, des équipes d’ingénieurs spécialisés en évaluation de la capacité portante, ainsi que de la modélisation pour recueillir des données sur les ouvrages présentant un comportement inattendu », explique-t-il.
Les trois panélistes ont aussi insisté sur l’importance de faire preuve de proactivité dans l’adaptation des infrastructures aux changements climatiques.
Ainsi, la Ville de Québec utilise désormais des courbes intensité-durée-fréquence pour tenir compte des impacts hydrologiques dans la conception des nouveaux réseaux. En ce qui concerne celles déjà en place, puisqu’il n’est bien sûr pas possible de les reconstruire dans leur ensemble, on peut explorer des solutions connexes. Pensons par exemple aux saillies de trottoir et aux parcs éponges pour rediriger l’eau en cas de fortes pluies et éviter ainsi de saturer le réseau d’égout, ou encore aux bassins de rétention des eaux usées.
De son côté, la population peut aussi mettre la main à la pâte, en procédant notamment à l’installation de clapets antiretour, de pompes de puisard ou de portes de garage étanches afin de protéger les propriétés de l’eau. À ce chapitre, l’éducation et la vulgarisation ont un important rôle à jouer.
Au chapitre des innovations, là encore, certains nouveaux outils sont précieux, comme le BIM (de l’anglais building information modeling), utilisé pour mieux gérer les projets de construction, ou les jumeaux numériques (répliques virtuelles de bâtiments ou de villes entières permettant d’effectuer des simulations). Il ne faut pas négliger non plus le développement d’expertise en matière de gestion des risques et de plans de gestion des ouvrages.
Les panélistes rappellent qu’il faudra adapter nos infrastructures pour faire face aux changements climatiques. Des études démontrent d’ailleurs que l’inaction dans ce domaine entraînera des dommages dont les coûts seront bien supérieurs à ce qu’aurait coûté la mise en place de mesures d’atténuation en amont. Il est déjà minuit moins une, il est plus que temps d’agir.
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