Déferlante algorithmique et crise de la temporalité
Cet article s’inscrit dans la collection « RÉFLEXION ».
Par Jonathan Martineau, Ph. D.

Jonathan Martineau, Ph. D. est professeur adjoint au Liberal Arts College de l’Université Concordia, et directeur du Centre interdisciplinaire de recherche sur le temps, la technologie et le capitalisme. Ses recherches portent sur le temps et la technologie. Il a publié notamment L’ère du temps. Modernité capitaliste et aliénation temporelle (Lux, 2017) et Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle (avec Jonathan Durand Folco, Écosociété, 2023).
La déferlante actuelle de l’intelligence artificielle (IA) et des technologies algorithmiques dans presque toutes les sphères de l’univers social soulève des défis éthiques concernant le rapport entre humains et machines.
Un de leurs aspects qui m’intéresse particulièrement est celui de la temporalité. Nous passons collectivement de plus en plus de notre temps en interaction avec des technologies numériques, algorithmiques et d’IA. Quels sont les effets de ces technologies sur notre expérience du temps ? Mes recherches sur le sujet m’amènent à dresser trois constats.
Le temps des écrans
Premièrement, nous assistons à un effacement des distinctions traditionnelles entre les différents types de temps (travail, loisirs, repos, sommeil), et ce, en raison de la montée d’une nouvelle forme de temps qui les recoupe toutes : le temps d’écran, ou temps connecté. Nous passons désormais en moyenne plus de 16 heures par jour connectés à nos appareils, dont près de sept sur Internet, et un peu moins de trois sur les médias sociaux1.
Par exemple, la distinction entre temps de travail et temps de loisirs se brouille, sur le plan des pratiques associées à chacun et sur celui de leur fonction économique. Les technologies de messagerie, les réseaux sociaux, etc., nous rendent joignables en tout temps. Conjuguées à la montée des horaires atypiques et du télétravail, les technologies désarriment le travail d’un cadre horaire fixe, voire d’un lieu déterminé. L’inverse est aussi vrai, alors que nous pouvons interagir davantage avec nos familles et nos proches et « mener notre vie » lors du temps de travail. Le résultat net est une plus grande porosité de la frontière entre travail et loisirs.
De plus, puisque tous les temps connectés génèrent des données, nouvelle « matière première » à l’ère du capitalisme algorithmique, il n’y a pas que notre temps de travail qui possède une valeur marchande dorénavant. Nous sommes connectés aux technologies, et de là au marché, et nos interactions avec les plateformes (évaluation, publication de contenu, mentions J’aime, etc.) produisent de la valeur pour celles-ci sous la forme de travail gratuit.
Les plateformes et applications conçoivent des mécanismes addictifs pour générer le plus d’engagement et de temps d’attention possible de la part des utilisateurs. Chaque seconde passée devant un écran devient une occasion de collecte de données, de ciblage publicitaire, de captation marchande. Ainsi, tous les temps connectés se soumettent à la logique marchande.
Penser l’éthique du temps aujourd’hui, c’est refuser l’idée que notre seule manière d’habiter le temps soit celle d’une génération continue de valeur économique.
Le temps qui s’accélère
Deuxième constat : les algorithmes exacerbent « l’accélération sociale2 ». Ce phénomène comporte plusieurs dimensions : accélération technique (technologies pour faire plus vite), accélération du rythme du changement social et culturel (modes, marchés, politique spectacle, etc.) et accélération des rythmes de vie (se sentir constamment pressé, peu en contrôle de son temps, jamais pleinement à jour, etc.). Les algorithmes, technologie de vitesse prodigieuse, accélèrent et intensifient désormais une foule de processus qui participent à cette accélération sociale.
Un certain paradoxe émerge : alors que les innovations technologiques devraient nous faire « gagner du temps », nous vivons plutôt le temps sur le mode de la perte de maîtrise, sentiment d’urgence constant et une certaine fatigue temporelle de courir à toute vitesse simplement pour rester à jour. Plus nous tentons de maximiser notre utilisation du temps, plus il nous échappe. Plus nous tentons de le contrôler, plus il nous contrôle. Nous accélérons tout, des échanges commerciaux aux relations humaines, des innovations technologiques à la circulation de l’information, mais nous avons de plus en plus de mal à être présents, à vivre pleinement, à libérer notre temps.
Le temps et la liberté
Troisième constat, la prolifération des algorithmes menace notre liberté temporelle. Les algorithmes sont entraînés à partir du passé accumulé et stocké sous la forme de données. Leurs prédictions suivent ainsi une logique où l’avenir sera ce que le passé a été. Cette temporalité algorithmique inquiète lorsqu’elle se diffuse dans des systèmes de pouvoir et de contrôle, qui ne visent pas simplement à prédire les comportements et les systèmes, mais à intervenir dans les environnements informationnels et les objets connectés afin d’aligner les comportements aux prédictions algorithmiques3, et ce, sur un spectre d’intervention allant du simple incitatif en ligne aux très réelles déterminations de cibles militaires par l’IA. Dans cette prolifération algorithmique, nous perdons la capacité de choisir nos rythmes, nos usages du temps, mais aussi de construire un futur ouvert et imprévisible qui soit autre chose qu’une répétition du passé. Dans un monde où l’algorithme anticipe nos désirs avant même qu’ils émergent, où il modèle le futur à partir du passé, l’espace d’invention et de liberté se rétrécit.
Repenser le temps et la technologie
Face à ces constats, devons-nous conclure que nous sommes condamnés à cette fuite en avant technologique ? Une piste de solution est celle de la sobriété numérique, et plus largement de la « technosobriété ». Réduire notre dépendance aux technologies pour recouvrer notre temps, mais également repenser plus en profondeur nos schémas de développement et d’innovation afin que la technologie serve réellement à libérer le temps du plus grand nombre, et non uniquement à l’arrimer aux rythmes effrénés de la logique de productivité à tout prix.
C’est également changer le travail et le remettre au service de nos communautés. Penser l’éthique du temps aujourd’hui, c’est refuser l’idée que notre seule manière d’habiter le temps soit celle d’une génération continue de valeur économique. C’est valoriser une culture temporelle où le repos, l’imprévu, le soin, la contemplation et l’improductivité sont des critères de vie bonne. Réclamer un temps pour soi… et aussi pour les autres.
Référence
- Je développe cette idée avec mon collègue dans le chapitre 3 de notre livre, Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle (Éditions Écosociété, 2023).
- Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive (La Découverte, 2014).
- Shoshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance (Éditions Zulma, 2022).
