Le déchet de masse : A-t-on atteint les limites des solutions techniques ?
Au 19e siècle, William Guest revient d’une réunion et s’endort. À son réveil, il se retrouve dans le futur, en 2102. Il rencontre Hammond, à qui il pose une question concernant l’effet des machines sur l’économie et la société. Ce dernier répond ceci : « Sur l’économie de travail due aux machines ? Oui, elles ont été faites pour économiser le travail sur tel ouvrage afin de pouvoir le dépenser – je pourrais dire le gaspiller – sur tel autre ouvrage, probablement inutile. Les pays regorgeaient alors des rebuts du marché. »
Cet extrait du roman d’anticipation Nouvelles de nulle part de William Morris, écrit en 1892, soulève des problèmes qui sont toujours d’actualité. Morris avait bien compris que, dans une société industrielle, on préfère produire des biens qui ne sont pas durables, malgré les déchets qui en résulteront. Quarante ans plus tard, Bernard London écrivait L’obsolescence programmée des objets, le premier texte à développer cette idée de la destruction organisée des biens à l’échelle d’une société : « Durant la période de prospérité qui a précédé [la Grande Dépression], les Américains n’attendaient pas d’avoir usé [leurs biens] jusqu’à la corde pour en changer. […] pour suivre la mode […], ils remplaçaient les articles datés par des neufs. »
Pour ne pas nuire à l’emploi et à son corollaire, la croissance économique, on fabrique en masse des produits jetables.
DE L’INVISIBILISATION DU DÉCHET…
Ce n’est donc pas d’hier qu’on observe cette tension : l’histoire du déchet en est une d’opposition entre le système technique de production moderne et des dynamiques de réutilisation des matières remontant à l’ère préindustrielle. Entre les anciens collecteurs et récupérateurs et ceux qui organisent aujourd’hui la collecte et la gestion des déchets.
À l’origine, c’est une lutte entre le préfet Poubelle de Paris qui, en 1883, désirait « enfermer » le déchet, et les chiffonniers, qui en tiraient au contraire leur revenu dans le cadre d’une activité qui constituait un pan entier de l’économie.
L’initiative de Poubelle s’inscrivait dans une logique hygiéniste qui, à l’époque, se justifiait, puisque la malpropreté était à l’origine de nombreuses épidémies. Mais elle marquait aussi un virage majeur : pendant très longtemps, les chiffonniers – ou « guenilloux » au Québec – participaient grandement à l’économie du recyclage et de la récupération. Les biens n’étant pas si complexes, ils retournaient dans des circuits courts et locaux.
Mais l’introduction des poubelles et autres contenants s’est accompagnée de la production de masse généralisée et d’une complexification croissante des biens, surtout à partir des Trente Glorieuses. L’ancienne façon de récupérer les déchets s’est révélée peu à peu insuffisante et reléguée au second plan.
Pour gérer la complexité croissante des biens manufacturés, il a fallu développer un système des résidus lui-même très complexe. C’est ainsi qu’est née la gestion des matières résiduelles (GMR). Un modèle de gestion efficace des déchets s’est ensuite imposé, au détriment d’une méthode plus lente et plus locale.
Au passage, il est important de comprendre que nous sommes toujours tributaires de cette dynamique des contenants : de la poubelle d’origine, nous avons aujourd’hui toute une panoplie de bacs et de conteneurs (avec compaction ou non) ayant chacun un mode de fonctionnement technique qui lui est propre et permettant – ou pas – le tri de matières qu’on ne réintroduit plus soi-même dans les cycles d’utilisation. En somme, la technicité engendre plus de technique.
… AU RECYCLAGE
Au Québec, la collecte des matières recyclables s’est imposée, et ce, même si la consigne existait déjà comme autre mode de récupération de certaines matières. Ainsi, pendant des années, nous avons presque tout misé sur le recyclage en ne respectant pas la hiérarchie des 3RV-E. Toute une industrie s’est développée autour de la collecte résidentielle des matières et de la gestion des centres de tri.
Toutefois, elle a écarté une partie des métaux ferreux et non ferreux (plusieurs types de pièces de métal étaient refusées) et a favorisé le mélange des matières récupérées plutôt que le tri à la source. Elle a misé sur une matière, le plastique, dont la production coûte moins cher que le recyclage. Le tout, avec l’aval du gouvernement et des villes. Dérivé du pétrole, son prix sera maintenu artificiellement bas tant que nous en consommerons, selon Sophie Bernard, professeure titulaire à Polytechnique. Le plastique se recycle mal, même s’il est bien trié, et risque fort de se retrouver outre-mer, hors de notre responsabilité.
En ce moment, on voit mal ce qui pourrait mettre fin à un tel débordement : les Québécoises et les Québécois produisent plus de 25 tonnes de matières résiduelles par minute.
Est-ce à dire qu’à trop de technique, la technique n’y peut plus rien ? Que la GMR moderne ne peut endiguer le flot incessant de la production de masse ? Devrait-on désinvestir le recyclage pour s’orienter réellement vers le réemploi et ainsi renouer avec cette façon de faire des chiffonniers et guenilloux d’antan ?
Simon Paré-Poupart
Simon Paré-Poupart est vidangeur, auteur et chroniqueur. Titulaire d’une maîtrise en administration internationale et d’un baccalauréat en sociologie et en psychologie, il court derrière des camions d’ordures depuis plus de 20 ans. Sa réflexion sociale est enrichie d’une expérience très directe des conséquences de nos choix économiques et technologiques. Il a publié l’essai Ordures ! Journal d’un vidangeur aux éditions Lux en 2024.
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