Ce que nous disent les nids-de-poule sur notre société
CE QUE RÉVÈLE LE DOCUMENTAIRE
Sophie Larivière-Mantha : Je suis très heureuse que tu aies accepté mon invitation. Ton documentaire sur l’état des infrastructures routières au Québec m’a vivement interpellée. Malgré les milliards investis chaque année, les routes de la province sont dans un état lamentable. Quel but poursuivais-tu avec ce documentaire?
Eve Duranceau : L’idée n’était pas de générer davantage de colère concernant les nids-de-poule, parce qu’il y en a déjà beaucoup. Je voulais surtout apporter des réponses. Celles que j’ai obtenues m’ont apaisée, même si ce ne sont pas de bonnes nouvelles. Comprendre aide à apaiser la frustration. Je voulais donc conscientiser les gens à ce problème — qui est plus complexe qu’il n’y paraît — et leur permettre d’approfondir leur réflexion.
Sophie : C’est un peu la même chose de notre côté : nous souhaitons sensibiliser la population quant à l’ampleur du déficit de maintien des actifs. On veut inciter le gouvernement à changer les choses en profondeur. Y a-t-il eu, au fil de tes recherches, un moment qui t’a surprise et qui a fait évoluer ta vision des choses ?
Eve Duranceau : J’ai découvert que moi-même, en utilisant mon automobile, je contribue à la formation de nids-de-poule sur mon trajet. C’est paradoxal : on accepte qu’un vêtement s’use à force de le porter, mais on refuse cette évidence quand il est question de nos routes. On estime que les infrastructures ne doivent présenter aucun défaut et on considère que c’est un dû. Et si les routes ne sont pas lisses, alors on s’insurge. On dit qu’on travaille mal au Québec et qu’on se moque de nous en Ontario… Je voulais absolument déconstruire cette perception du public. C’est notamment une entrevue avec l’ingénieur Guy Doré qui m’a ouvert les yeux. Il m’a fait voir que, sur un territoire aussi vaste que le nôtre, plus vaste que celui de l’Ontario, nous sommes chanceux d’avoir un tel réseau routier, même imparfait. En fait, on réussit à faire beaucoup avec l’argent dont on dispose. J’ai également réalisé que les ingénieurs et les travailleurs sur nos routes sont des gens brillants, détenant une expertise hors pair qui fait de nous des chefs de file mondiaux, notamment en recherche.
Sophie Larivière-Mantha, ing. MBA, ASC
Depuis 2022, Sophie Larivière-Mantha occupe la présidence de l’Ordre des ingénieurs du Québec. Elle accorde une importance particulière à la surveillance des travaux, au développement durable, à la valorisation des femmes en génie ainsi qu’au maintien des infrastructures publiques.
Eve Duranceau, comédienne et scénariste
Diplômée du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, Eve Duranceau mène une carrière prolifi que dans plusieurs sphères culturelles. Elle signe la réalisation du balado Entre filles, qui a notamment gagné un prix Numix, ainsi que le travail de recherche, les rencontres et la scénarisation du documentaire Nid-de-poule sorti en 2025.
LES ANGLES MORTS DU SYSTÈME
Sophie : Ton documentaire montre que le problème n’est pas seulement technique, mais aussi organisationnel et politique. Selon toi, quels sont les principaux angles morts du système actuel?
Eve Duranceau : D’abord, il faut comprendre que les gens évoluent dans un marché qui les pousse à consommer. Or, les politiciens veulent plaire à l’électorat et préfèrent ne pas nous confronter à l’épuisement des ressources. Ils ne nous disent pas non plus que, par exemple, si l’on construit un troisième lien, on ne pourra peut-être pas bâtir un pont entre Tadoussac et Sainte-Catherine, et qu’il faudra faire des sacrifices.
Sophie : Le public ne semble pas suffisamment conscient des choix inévitables et du coût de la renonciation. L’argent dont on dispose pour entretenir ou construire de nouvelles infrastructures est limité. Est-il possible que l’entretien soit politiquement moins payant que le développement de nouveaux projets ou la construction de nouvelles infrastructures?
Eve Duranceau : C’est probablement le cas, mais j’ai constaté que les élus municipaux sont très impliqués et proches des besoins de leur population. Ils risquent leur mandat quand ils misent sur l’entretien des infrastructures, autrement dit sur des aspects qui ne sont pas nécessairement visibles. Quant aux ingénieurs, ils sont très au courant des enjeux, mais ils doivent souvent accepter de faire le deuil de certains projets pour des questions
financières. Malgré tout, ils font de la magie pour répondre aux demandes du politique.
Sophie : Il est vrai que les ingénieurs sonnent souvent l’alarme au sujet des infrastructures et que leurs recommandations ne sont pas toujours suivies. Ces préoccupations cèdent le pas à d’autres priorités, par des projets qui vont retenir l’attention du public, plutôt que par l’urgence de régler les déficits d’entretien. Est-ce un constat que tu partages?
Eve Duranceau : J’ai eu l’impression que les ingénieurs ne sont pas écoutés comme ils devraient l’être, que leurs propos ne sont pas valorisés, peut-être parce qu’ils livrent leurs connaissances sans chercher à séduire. On aurait peut-être besoin d’un Pierre-Yves McSween de l’ingénierie pour vulgariser le message et mieux le faire passer. Qui plus est, l’entretien des routes est loin d’être sexy. On préfère juste ne pas savoir comment ça se passe et que ce soit
fait, c’est tout.
Le documentaire Nid-de-poule
Eve Duranceau explore la crise des infrastructures routières au Québec. Plus de 2 milliards de dollars sont dépensés chaque année pour entretenir nos routes. Malgré tout, elles sont dans une condition lamentable. En parcourant les routes du Québec, on découvre peu à peu la complexité du défi, et ensuite, la complexité d’un système qui empêche de changer les choses.
RESPONSABILITÉ COLLECTIVE
Sophie : Après ce documentaire, es-tu optimiste ou inquiète par rapport à l’avenir de nos infrastructures routières au Québec?
Eve Duranceau : J’ai beaucoup de respect pour celles et ceux qui travaillent dans le domaine des infrastructures routières et qui contribuent à le faire durer le plus longtemps possible. Ils doivent relever d’énormes défis, sans compter ceux qui sont liés aux changements climatiques. Même si je ne suis pas optimiste quant à l’état du réseau dans les prochaines années, j’ai bon espoir qu’on réussira à changer les mentalités et à faire bouger les choses. Il y a énormément de choses à inventer et une révolution à mener si on veut mettre un terme à l’auto solo et trouver des solutions durables. Je suis profondément convaincue que nous pouvons être fiers de ce que nous avons, du fait qu’il y a autant de routes praticables par habitant. De nombreux professionnels et travailleurs font preuve de dévouement et doivent littéralement faire des miracles. Ce qui me ramène au milieu artistique : pour que le documentaire Nid-de-poule ait pu voir le jour, il y a des gens en coulisses qui n’ont pas compté leurs heures. Au Québec, on fait des miracles pour que notre milieu artistique vive malgré une si petite population. C’est touchant et magnifique à la fois!
Sophie : Sur le plan des infrastructures routières, tout changement passera nécessairement par une vision structurante de la mobilité. Merci, Eve, pour cette entrevue passionnante et pour ton documentaire si éclairant sur ces défis majeurs.
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