Ce que l’état de nos écoles dit sur notre société
UNE DÉMARCHE QUI PART DU TERRAIN
Sophie Larivière-Mantha : Qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser à l’état des écoles au Québec ?
Ricardo : À la base, j’avais déjà un rôle de transmission : j’enseigne la cuisine à la télévision, dans un magazine et sur les réseaux sociaux. Je me suis aussi investi dans La tablée des chefs, où j’ai donné des ateliers dans des dizaines d’écoles. Et ce que j’ai vu m’a frappé : leur état se dégrade, et c’est même de pire en pire. Pendant huit ans, je me suis aussi impliqué dans le Lab-École, avec Pierre Lavoie et Pierre Thibault. Là, j’ai compris l’ampleur du problème.
Sophie : Dans ton documentaire comme au Lab-École, tu donnes la parole aux enfants. C’était une évidence pour toi, mais ça demeure rare lorsqu’on parle d’infrastructures scolaires.
Ricardo : Les jeunes passent plus de temps à l’école qu’à la maison, c’est un lieu déterminant dans leur vie. Pourtant, on ne leur demande presque jamais ce qui les motiverait à y aller, à s’y sentir bien. Ma réflexion est la suivante : comment peut-on bâtir un environnement où les jeunes, même celles et ceux qui ont des difficultés d’apprentissage, auront envie d’aller et pourraient même développer le goût de se dépasser ? Comment faire en sorte qu’ils s’y sentent bien ? Quand je leur posais la question, ils parlaient de nature, de lumière, d’espaces extérieurs. On n’avait pas besoin d’études coûteuses : il suffisait de les écouter. On aurait pu économiser temps et argent en posant simplement la question aux jeunes!
Sophie Larivière-Mantha, ing. MBA, ASC
Depuis 2022, Sophie Larivière-Mantha occupe la présidence de l’Ordre des ingénieurs du Québec. Elle accorde une importance particulière à la surveillance des travaux, au développement durable, à la valorisation des femmes en génie ainsi qu’au maintien des infrastructures publiques.
Ricardo Larrivée
Chef, animateur et homme d’affaires québécois, Ricardo Larrivée est une figure phare de la cuisine accessible et rassembleuse. Cofondateur du Lab-École, il s’engage à repenser les environnements scolaires, un engagement prolongé dans le documentaire Écoles sous pression, où il sonne l’alarme sur l’état des écoles et propose des pistes de solution.
En quête de solutions
Sophie : Est-ce qu’on a tendance, parfois, à choisir des solutions qui nous rassurent à court terme, en se disant que c’est temporaire… alors que ça finit par s’installer dans la durée et même aggraver le problème ?
Ricardo : En fait, je pense qu’on répond à un problème avec une mauvaise solution. On dit que ces installations sont temporaires, mais elles ne le sont jamais vraiment. Un bâtiment conçu pour durer 10 ans finit par rester en place pendant 30 ans… Il se dégrade plus vite, ce qui oblige à réinvestir plus rapidement dans les années qui suivent.
On vit un véritable drame social. On continue de concevoir les écoles comme il y a 100 ans, alors que les réalités d’aujourd’hui, les enfants d’aujourd’hui et les défis qu’ils auront à relever n’ont rien à voir avec ceux d’hier.
Force est de constater qu’on place les jeunes dans des conditions qui ne leur permettent pas de réussir pleinement ni de réaliser leur potentiel. Parfois même, leur santé est mise à risque. On intervient ensuite dans l’urgence, en rénovant à la hâte, sans vision d’ensemble. Je suis convaincu que sans une réflexion collective, multipartite, on ne pourra pas répondre adéquatement à ce problème.
Sophie : On se rejoint là-dessus. La raison pour laquelle l’Ordre s’est intéressé au déficit de maintien des actifs est qu’il représente des milliards de dollars. À ce niveau de déficit, cela engendre nécessairement des défis de protection du public, ce qui constitue le cœur de notre mission. Nous avons besoin d’un véritable changement de culture au Québec, pour nous poser les bonnes questions et investir l’argent au bon endroit au bon moment.
Ricardo : Je suis tout à fait d’accord avec toi que c’est un changement de culture. Des chercheurs étudient l’impact des environnements physiques scolaires sur l’apprentissage, le décrochage et la santé mentale, et les résultats sont clairs : des espaces adaptés favorisent la réussite, réduisent la violence et améliorent le bien-être.Des jeunes qui réussissent développent leur estime de soi, accèdent à de meilleures perspectives et contribuent positivement à la société. L’école joue aussi un rôle clé dans l’intégration des immigrants, en étant un lieu de vie, d’apprentissage et d’accueil. Tout est interrelié. Mais il faut surtout se demander qui trouvera les solutions durables aux problèmes de demain.
Sophie : Les enfants, ceux et celles qui vont rester accrochés jusqu’au marché du travail. Notre relève est là et on a en effet besoin de tous les talents.
Ricardo : En plus, ce sera un environnement plus favorable pour les professeurs, et il allégera le poids qui est sur les épaules des parents. C’est un cercle positif et vertueux. Plus notre budget en éducation va grimper et plus celui de la santé diminuera, parce que nous aurons moins de besoins sur ce plan. Mais cela constitue un véritable changement de paradigme et un choix de société.
Sophie : Sachant que les retombées en éducation s’inscrivent dans le long terme, comment optimiser l’usage des ressources actuelles ? Et comment établir les bonnes priorités dès maintenant ?
Ricardo : Les intervenants avec lesquels j’ai parlé m’ont tous dit la même chose : on a besoin de plus de planification, mais aussi davantage de prévisibilité et d’imputabilité. Ça rejoint ce que vous dites dans votre rapport sur les infrastructures.
Au Québec, il faut absolument prendre soin du parc immobilier qu’on a. Or, en donnant aux directions d’école de la latitude et de la prévisibilité, elles pourront planifier sur plusieurs années, construire mieux, rénover mieux, au même coût et peut-être à moins cher, avec un résultat plus satisfaisant. Il faut aussi être redevable, car si l’argent est mal dépensé, quelqu’un devra rendre des comptes. Pour y parvenir, nous avons besoin d’une conversation nationale et que toutes celles et tous ceux qui ont un lien avec l’éducation, y compris vous les ingénieurs, soient assis autour de la même table pour trouver des solutions et répondre aux besoins de nos jeunes aujourd’hui, et pour l’avenir.
Sophie : Tu arrives exactement au même constat que celui auquel nous sommes arrivés en allant voir l’ensemble des infrastructures. Je pense qu’effectivement, il y a des choses qu’il va falloir changer en profondeur.
Du symptôme à la cause
Sophie : Comment en est-on arrivés là, selon toi, est-ce une question de financement ou de gestion ?
Ricardo : Il ne s’agit pas nécessairement de mauvaise volonté, mais les priorités changent. Tout à coup, l’éducation est mise de côté parce qu’on peut attendre un an de plus… C’est pour cela qu’il faut que les partis politiques s’entendent afin de dépolitiser cette question, faire un plan et prévoir des budgets qui pourront être utilisés sur plusieurs mandats.
Sophie : Une condition essentielle : reconnaître l’ampleur du problème. On a une occasion rêvée avec les élections ; ça doit devenir une question prioritaire et transpartisane.
Moins de nouveaux projets, plus de maintien. La population est prête. Mais surtout, il nous faut une vision à long terme. Pas de 4 ans… 30 ans. Ça exige une vision durable et des engagements qui dépassent les cycles politiques.
Ricardo : Exactement. Une école, c’est 75 ans de vie. Chaque dollar investi, ce n’est pas une dépense, c’est un investissement. Même plus : c’est un revenu futur.
À l’inverse, si on place nos enfants dans des écoles en mauvais état, avec des conditions d’apprentissage inadéquates, quel message leur envoie-t-on ?
Certainement pas que l’éducation est une priorité.
L’urgence d’agir
Sophie : Si rien ne change, à quoi ressemblera notre parc scolaire dans 10 ou 15 ans selon toi ? Aura-t-il la note de passage ou sera-t-il encore davantage en situation d’échec ?
Ricardo : Une chose est sûre, si nous ne faisons rien, nous nous dirigeons vers de graves problèmes de société, comme aux États-Unis ou dans certaines villes européennes. Parce que moins il y aura de jeunes qui réussissent et auront envie de performer, plus il y aura des problèmes sociaux, de violence, de ghettoïsation. Tout part de l’éducation, c’est la seule façon d’avoir un Québec avec de la paix sociale, de la justice et de l’équité.
Certes il y a un coût, mais combien cela coûtera-t-il si on ne le fait pas ? Combien de personnes ne seront pas formées alors que nous sommes en pénurie et les besoins sont grands dans tous les domaines ?
Nous devons absolument avoir ces discussions collectives et, en tant que citoyens, en parler haut et fort afin que nos députés comprennent qu’il s’agit d’une priorité. Je nous souhaite une année d’indignation suffisamment puissante pour nous pousser à aller de l’avant et changer les choses.
Sophie : En effet. Pendant longtemps, on a bâti le Québec à coups de grands projets. Aujourd’hui, le défi est ailleurs : dans notre capacité à prendre soin de ce que nous avons déjà. Entretenir, préserver, valoriser, ce n’est pas moins ambitieux, c’est plus exigeant. Et c’est là que se joue notre responsabilité collective.
Le véritable enjeu, c’est le maintien de nos actifs.
Si on veut léguer quelque chose de solide et durable, il faut changer de réflexe… et agir maintenant.
Ricardo : Je suis entièrement d’accord. Pendant longtemps, on a valorisé le fait de bâtir du neuf, d’inaugurer, de couper des rubans. Mais aujourd’hui, le vrai geste responsable, c’est de prendre soin de ce qu’on a déjà. Entretenir, rénover avec intelligence, voir loin, c’est là où tout se joue, maintenant.
On a déjà eu de grands projets collectifs, comme celui de la Baie-James, pour construire notre puissance. Mais aujourd’hui, notre plus grande richesse, notre plus grande énergie… ce sont les enfants.
Et pour qu’elle s’exprime, cette énergie-là, ça commence ici : par des écoles en bon état, pensées pour durer, à la hauteur de ce qu’on veut devenir. Notre force, demain, elle sera intellectuelle, et elle prend racine à l’école.
Le documentaire Écoles sous pression
Dans ce documentaire, Ricardo lance un signal d’alarme : 53 % des écoles québécoises sont en mauvais état. Au-delà du constat, il met en lumière des solutions concrètes et appelle à un choix clair : faire de l’école une priorité, parce que c’est notre avenir qui est en jeu.
