Accroître la diversité dans la profession
Sophie Larivière-Mantha : La proportion des femmes en ingénierie est passée de 4 % en 1989 à 16 % aujourd’hui. Elles représentent également 23 % des personnes candidates à la profession. C’est encourageant ! Comment pourrait-on stimuler davantage leur présence en génie ?
Nathalie Roy : À l’Université de Sherbrooke (UdeS), au baccalauréat en génie, nous comptions 30 % de femmes nouvellement inscrites en 2024. C’est un progrès, mais en tant que société, nous avons encore du travail à faire. Je pense en particulier à la façon dont on éduque les jeunes enfants, garçons comme filles. Au primaire et au secondaire, il faudrait aussi amener les jeunes à s’intéresser davantage à la technologie.
Louise Millette : Au-delà de la technologie, je remarque que notre approche éducative est encore genrée. Cela dit, être égaux ne signifie pas forcément être identiques, et le masculin et le féminin ne sont pas deux blocs monolithiques. Par ailleurs, j’ai pu constater que les jeunes femmes apprécient que l’on clarifie la contribution de l’ingénieur. Quand on opte pour la médecine, on sait que c’est pour soigner des patients, mais travailler en génie permet aussi de sauver des vies. C’est pourquoi il est essentiel de rappeler les finalités du génie.
Louise Millette, Fellow d’Ingénieurs Canada
Louise Millette, Fellow d’Ingénieurs Canada est professeure associée au Département des génies civil, géologique et des mines à Polytechnique Montréal. Elle a été responsable du Bureau du développement durable jusqu’en 2024. En 2025, elle était lauréate du prix Honoris Genius – Progression des femmes dans la profession, une distinction de l’Ordre des ingénieurs du Québec qu’elle partage avec l’ingénieure Nathalie Roy.
Nathalie Roy, ing., doyenne et professeure titulaire à l’Université de Sherbrooke.
Nathalie Roy, ing., est doyenne et professeure titulaire à l’Université de Sherbrooke. Nathalie Roy est lauréate du prix Honoris Genius – Progression des femmes dans la profession 2025. Elle partage cette distinction de l’Ordre des ingénieurs du Québec avec l’ingénieure à la retraite Louise Millette.
Sophie Larivière-Mantha, ing. MBA, ASC
Depuis 2022, Sophie Larivière-Mantha occupe la présidence de l’Ordre des ingénieurs du Québec. Elle accorde une importance particulière à la surveillance des travaux, au maintien des infrastructures publiques, au développement durable, ainsi qu’à la valorisation des femmes en génie.
SE PROJETER
Sophie : Quelles initiatives mises en place dans vos établissements ont permis à davantage d’étudiantes de choisir le génie et de se projeter comme futures ingénieures ? Parce qu’au-delà du bac, elles doivent pouvoir se sentir accueillies et envisager la suite.
Nathalie : Notre groupe Génie au féminin a contribué à inspirer et à faire la promotion du génie auprès des jeunes femmes. Nous avons aussi embauché davantage de professeures à la Faculté de génie. Entre autres, nous avons lancé le Concours des bourses postdoctorales Claire-Deschênes, grâce auquel nous avons pu recruter 12 professeures. En 2017, nous ne représentions que 6 % du corps professoral. Nous représentons aujourd’hui 24 % de celui-ci.
Louise : À Polytechnique Montréal, nous avons des entités, comme Poly-Fi, lequel, incidemment, accueille également des hommes, et Folie technique, qui mènent des activités dans les écoles primaires et secondaires afin d’éveiller les jeunes au génie. Embaucher des femmes pour occuper des postes dans des universités change aussi la donne puisque les jeunes filles ont alors des modèles auxquels s’identifier. Mais il est vrai que les choses ne changent pas aussi vite qu’on le souhaiterait.
FAVORISER LA DIVERSITÉ
Sophie : De votre point de vue, quels changements culturels ou de mentalités seraient nécessaires pour permettre aux ingénieures d’accéder à des postes de direction et d’influence, tant dans les universités que dans les entreprises ?
Nathalie : À mon avis, il faudrait se montrer encore plus proactives et proactifs et proposer des initiatives autres que le mentorat, afin d’accompagner et de mettre en valeur le dossier des candidates. J’entrevois une forme de parrainage qui viserait à promouvoir les candidatures féminines. À l’UdeS, nous avons également modifié notre processus de dotation, notamment pour établir un seuil de compétence au-delà duquel la personne candidate a toutes les chances de réussir une très belle carrière. Entre les candidatures ayant atteint ou dépassé ce seuil, nous optons alors pour la candidature féminine, s’il y a lieu.
Louise : En 2017, une nouvelle règle des chaires de recherche du Canada a imposé aux universités d’atteindre 50,9 % de femmes d’ici 2029 parmi les titulaires. Selon moi, étant donné l’écart à combler et le peu de temps, une certaine discrimination positive semblait la seule option. Je comprends que cela peut déranger, mais si on veut faire des gains rapides, il faut parfois avoir recours à une médecine de cheval, même si une démarche plus nuancée permettrait d’éviter de générer un ressentiment contre-productif. Je suis convaincue que la diversité aide à former les meilleures équipes possibles, ce qui, en définitive, bénéficie à tous.
Sophie : Effectivement, la diversité est importante dans tous les domaines, y compris en génie. Elle permet de tenir compte de plus de perspectives et d’enjeux.
MONTRER LA FINALITÉ
Sophie : Si vous n’aviez à recommander qu’une seule mesure pour accélérer la progression réelle des femmes en génie au Québec, laquelle choisiriez-vous ?
Louise : Expliquer aux jeunes femmes à quoi sert le génie. Leur montrer les retombées concrètes lorsqu’on construit des infrastructures fiables ou encore quand on produit de l’eau potable. Celles qui se préoccupent du développement durable devraient également savoir qu’en travaillant en génie, elles peuvent contribuer à changer les choses de l’intérieur et avoir une influence déterminante.
Nathalie : C’est aussi ce que j’essaye de mettre de l’avant dans mes communications. Par exemple, on n’est pas médecins, mais les ingénieures peuvent travailler en collaboration avec eux, développer de nouveaux outils pour effectuer des chirurgies ou une puce qui permettra à un patient de recouvrer la vue. Ce sont autant de contributions qui changent des vies.
MOBILISER LES ALLIÉS
Sophie : Selon vous, comment peut-on mobiliser davantage nos collègues masculins et les directions d’organisations dans ce travail collectif qu’est la progression des femmes dans la profession ?
Nathalie : J’ai constaté qu’en faisant appel à l’intelligence de nos collègues et en leur présentant un concept structuré, fédérateur et réfléchi, les gens se rallient et il est plus facile d’emporter leur adhésion.
Louise : L’excellence est très chère au milieu universitaire. Favoriser les femmes dans un processus a suscité des craintes de compromis. Rappeler que les données montrent que l’excellence augmente par la diversité et associer les parties prenantes à la réflexion atténue les réticences.
UN VENT D’OPTIMISME
Sophie : Qu’est-ce qui vous rend optimistes quant à l’avenir des femmes en génie ?
Nathalie : À la rentrée, « j’entends », littéralement, les 30 % de filles. Les rires et le ton sont différents ! Elles sont désormais bien présentes et ça fait chaud au cœur.
Louise : Les choses ont beaucoup changé depuis l’époque où j’étais étudiante. Quand on flirte avec une présence de 30 %, la dynamique change. Il se crée une zone de confort pour les femmes. Il faut se rappeler que les femmes attirent leurs semblables.
Sophie : Personnellement, ce qui me rend très optimiste, c’est que tous nos sondages révèlent que près de 90 % des femmes ingénieures recommanderaient le génie à leurs filles. En d’autres mots, notre profession encourage la relève, c’est une grande fierté et on peut changer les choses. Continuons à faire notre part.
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