, 12 November 2025

Transformer dès aujourd’hui sa pratique en valeur transférable

Trop d’ingénieures et ingénieurs approchent la retraite sans plan de relève. Pourtant, une planification bien orchestrée peut changer les choses. Alain Dagenais, CExP et fondateur de la firme Eapo Lib Pow, propose une méthode simple et stratégique pour transformer leur pratique, surtout les petites, en un actif monnayable. Le secret : commencer par percevoir la valeur autrement.

Cet article s’inscrit dans la collection « ACCOMPLIR ».
Par Aurélie Ponton, journaliste.


Après des décennies à bâtir une pratique, nombreux sont les professionnelles et professionnels en génie (surtout en génie-conseil) qui croient, à tort, que celle-ci n’a pas réellement de valeur marchande. Les revenus sont bons, les projets s’enchaînent, mais sans dénombrement d’équipement ni produit « tangible », ils estiment que leur entreprise serait difficile à vendre.

Alain Dagenais, expert en transfert d’entreprise, entend, lors du colloque à venir, décons-truire cette idée. Une entreprise de services, si elle est bien structurée, a une réelle valeur marchande, qui est portée par son historique, ses processus, son portfolio, sa liste de clients, sa crédibilité et, surtout, les gens qui y travaillent.

 

« Plusieurs ingénieures et ingénieurs croient qu’ils n’auront qu’à fermer les livres à la retraite. Or, une pratique bien préparée peut offrir beaucoup plus à l’acheteur comme au vendeur. »

Alain Dagenais, CExP et fondateur de la firme Eapo Lib Pow.

 

 

Le capital humain d’abord

« Dans le monde du génie, l’actif principal n’est pas tangible; il est humain », explique Alain Dagenais. Or, souvent, c’est le capital le moins protégé. C’est bien ironique, mais c’est la triste vérité. La majorité des pratiques n’ont ni contrat formel avec leurs employés ni plan incitatif pour assurer leur rétention. Résultat : quand vient le temps de vendre, soit l’acheteur potentiel recule, soit le vendeur n’obtient pas la pleine valeur de son entreprise s’il avait orchestré adéquatement sa sortie.

Alain Dagenais insiste d’ailleurs sur ce point : pour vendre une entreprise avec succès, il ne faut pas que la transaction repose uniquement sur la présence du fondateur ou de la fondatrice. Il faut que la stratégie de transfert s’amorce plusieurs années avant la vente, afin de laisser le temps à l’équipe de mettre en place une structure qui fonctionne sans la dirigeante ou le dirigeant.

De la pratique à l’actif

Le premier obstacle au transfert d’entreprise, selon Alain Dagenais, c’est l’ignorance. Pas au sens péjoratif. On ignore que ce qu’on a bâti peut se vendre. La prise de conscience est donc la première étape : une pratique, ce n’est pas un revenu. C’est un actif.
« Plusieurs ingénieures et ingénieurs croient qu’ils n’auront qu’à fermer les livres à la retraite. Or, une pratique bien préparée peut offrir beaucoup plus, à l’acheteur comme au vendeur », souligne Alain Dagenais.

D’ailleurs, lors du colloque, grâce à une application qu’il a développée et qui utilise l’intelligence artificielle et un agent conversationnel, les membres de la profession pourront évaluer la valeur de leur entreprise, déterminer leurs besoins à la retraite, puis bâtir un plan de sortie réaliste.

L’outil, offert gratuitement aux participantes et aux participants du colloque, calcule la valeur actuelle et la valeur cible de l’entreprise, puis propose des actions concrètes pour réduire l’écart entre les deux.

Penser de trois à cinq ans d’avance

Alain Dagenais recommande d’entamer la planification au moins de trois à cinq ans avant le départ prévu. C’est une étape qui demande du temps pour clarifier sa vision, consolider son équipe et renforcer ses processus.

C’est une démarche qui demande à la fois du temps et de l’investissement. Bien réussir une transaction ne s’improvise pas. « La vente d’une pratique, c’est comme la vente d’une maison. On ne fait pas des rénovations le jour de la mise en vente », explique monsieur Dagenais.

Une bonne planification permet d’augmenter non seulement les profits, mais aussi le multiple de valorisation, un facteur clé dans les entreprises de services. Dans un bureau de génie, c’est la stabilité de l’équipe et la robustesse des processus qui augmentent la valeur, souvent plus que les chiffres eux-mêmes. Mais pour y arriver, il faut s’assurer que la relève sera au rendez-vous.

Plusieurs ingénieures et ingénieurs vendent leur pratique sans avoir de véritable stratégie de sortie. or, cette étape mérite une réflexion qui dépasse les considérations financières.

Un plan incitatif, une relève

Parmi les moyens les plus efficaces pour assurer une transition fluide, le plan incitatif arrive en tête. Il crée un véritable engagement de la part des employées et des employés en leur permettant de progresser dans l’organisation, de contribuer davantage à sa valeur, puis de réinvestir ce gain pour acquérir une part de l’entreprise. Alain Dagenais a déjà accompagné plusieurs firmes de génie-conseil en utilisant ce modèle.

On propose souvent un partage des bénéfices supplémentaires. Une portion est versée à la personne candidate à l’acquisition, une autre est mise de côté pour financer l’achat futur. Cette façon de faire facilite la relève, tout en assurant la continuité du savoir-faire.

70 % des personnes qui vendent leur pratique sans préparation regrettent leur décision dans les deux ans suivant la transaction. C’est pourquoi Alain Dagenais recommande aux professionnelles et aux professionnels en génie d’amorcer leur sortie de trois à cinq avant le moment de la vente.

Anticiper le départ

Même avec une relève identifiée et des mécanismes de transmission en place, un autre défi de taille attend les membres de la profession : celui d’orchestrer leur sortie en accord avec leurs objectifs personnels, dans une démarche pleinement assumée.

Plusieurs ingénieures et ingénieurs vendent leur pratique sans avoir de véritable stratégie de sortie. Or, cette étape mérite une réflexion qui dépasse les considérations financières. Que faire une fois les mandats derrière soi? Comment se projeter dans un quotidien libéré des mandats? Comment trouver du sens au reste de sa vie? Sans préparation, la transition peut être déstabilisante. Une sortie bien préparée permet de bâtir un projet de vie qui fait écho à ses aspirations.

Transmettre plus qu’une pratique

Le transfert d’une pratique en génie ne se résume pas à une transaction comptable ou administrative. Il incarne la transmission d’une culture, d’un réseau, d’un savoir-faire et d’une vision. Il engage autant le rationnel que l’émotionnel. Pour réussir cette transition, il faut de la méthode : celui de se détacher, de faire confiance et de préparer la suite avec générosité. En misant sur une planification structurée, sur la valorisation du capital humain et sur des outils adaptés, on peut transformer son parcours en quelque chose de plus grand que soi.

Un enjeu émergent

Le transfert de pratique est encore un sujet peu exploré dans le monde du génie. Pourtant, les données sont claires : l’âge moyen des membres participant au colloque est passé de 42 à 49 ans en quelques années. La profession vieillit. Une proportion importante travaille à son compte, sans plan structuré de relève.

Isabelle Côté, chargée de la programmation du colloque annuel de l’Ordre des ingénieurs du Québec, note l’intérêt grandissant pour ce thème : « C’est un sujet nouveau qu’on n’avait jamais réellement abordé. Pourtant, il y a plusieurs membres pour qui c’est un sujet tout à fait pertinent. » C’est pourquoi le sujet s’est imposé comme une évidence dans la programmation de 2025.

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