De la poudre d’oignon pour stabiliser les infrastructures dans le Nord
Le gouvernement du Québec prédit que les températures dans le Grand Nord augmenteront de 5 °C à 10 °C d’ici 2100 : un réchauffement deux fois plus rapide que dans les régions plus au sud. Un des effets très concrets de ce réchauffement, outre ses conséquences sur l’environnement et le mode de vie des populations nordiques, est la fragilisation des infrastructures de transport : dans plusieurs régions, l’intégrité des chemins de fer et des pistes d’atterrissage est en effet menacée par le dégel du sol sur lequel ils reposent.
Appliquer des méthodes éprouvées
Pour Jean-Pascal Bilodeau, ing., professeur agrégé au Département de génie civil et de génie des eaux de l’Université Laval, il faut d’abord bien préparer la profession aux défis nordiques. Il estime qu’on doit continuer à améliorer les démarches d’adaptation aux réalités nordiques. « Les ingénieurs qui travaillent dans le Nord ne sont pas toujours adéquatement formés pour le contexte spécifique de l’ingénierie nordique. Il faut bien comprendre l’interaction entre l’infrastructure et son environnement. »
Des solutions existent déjà; il suffit de les connaître et de les appliquer. Selon le professeur Bilodeau, dans le cas des infrastructures linéaires, comme les routes et les voies ferrées, la technique des « remblais à convection » a fait ses preuves. Les remblais de ce type, utilisés sous la chaussée ou ses accotements, permettent de maintenir les conditions thermiques du pergélisol. Recourir à des surfaces réfléchissantes ou à des revêtements de couleur pâle réduit l’absorption de chaleur et augmente l’efficacité des remblais.
« Les mêmes principes peuvent être appliqués pour favoriser la circulation d’air froid sous les bâtiments afin de mieux maîtriser le régime thermique et maintenir le pergélisol », ajoute Jean-Pascal Bilodeau.
Le Plan d’action nordique 2023-2028 du Québec
De multiples pôles logistiques liés à des activités économiques, principalement minières, sont en place sur le territoire nordique pour y assurer l’accès aux ressources et le transport des matériaux, de même que les services essentiels. On y trouve cinq des vingt ports stratégiques du Québec, une quarantaine d’aérodromes, six grands aéroports, cinq chemins de fer et un traversier-rail — sans compter que 85% de la capacité hydroélectrique de la province en est issue.
Grâce à un investissement prévu de 2,5milliards d’ici 2028, le Plan d’action nordique du gouvernement du Québec vise à moderniser les télécommunications, la logistique et le transport, à renforcer et à diversifier l’économie, à préserver l’environnement et la biodiversité ainsi qu’à rendre le territoire nordique plus attrayant aux yeux des investisseurs.
De son côté, l’ingénieure Pooneh Maghoul, professeure titulaire au Département des génies civil, géologique et des mines à Polytechnique Montréal, élabore des solutions nanobiotechnologiques en utilisant des ressources naturelles pour stabiliser le pergélisol.
« Nous recyclons des déchets agricoles, comme de la poudre d’oignon et de champignon, pour renforcer la couche active du pergélisol qui a perdu sa résistance. Cela favorise la carbonisation et la calcification du sol dans ses premiers mètres », explique-t-elle.
Cette démarche se distingue d’autres techniques d’amélioration du sol, comme le dégel préconstruction (ou « dégel préconstrutif contrôlé »), qui consiste à dégeler de manière intentionnelle le pergélisol avant la construction afin d’augmenter sa résistance et de créer des conditions plus stables pour les infrastructures cruciales.
Surveiller le sol
La télédétection par drone et par satellite, combinée à des réseaux de capteurs capables de fournir des données presque en temps réel, permet aujourd’hui de suivre l’état des infrastructures et l’évolution des propriétés du pergélisol. « Nous utilisons ces données pour alimenter des modèles géomécaniques prédictifs et réduire l’incertitude, grâce à l’apprentissage machine et à des techniques avancées d’analyse spatio-temporelle», explique l’ingénieure Pooneh Maghoul.
Ces informations enrichissent en continu un jumeau numérique conçu par son équipe. Il s’agit d’une plateforme intégrée qui simule, visualise et anticipe le comportement du pergélisol et des infrastructures nordiques soumises aux changements climatiques. Les données recueillies servent également à actualiser les cartes de vulnérabilité, à repérer les zones plus ou moins à risque et à guider les décisions en matière d’adaptation et d’aménagement dans le Nord.
Recherche et développement
Une autre avenue explorée par Pooneh Maghoul concerne l’afforestation en territoire nordique, c’est-à-dire la plantation d’arbres et d’arbustes dans des zones actuellement dépourvues de couvert forestier. Cette démarche s’inscrit dans un contexte où les espèces boréales (arbustes et arbres) migrent déjà vers le nord à une vitesse que l’on évalue entre 2 km et 4 km par décennie, transformant progressivement les écosystèmes de toundra.
« Nous étudions les manières dont certaines espèces pourraient contribuer à stabiliser les sols sensibles au dégel du pergélisol en réduisant le risque de glissement et d’instabilité qui menacent les infrastructures nordiques. Les systèmes racinaires, la fibre et la canopée jouent un rôle dans la dissipation thermique, la protection du sol et le maintien d’un régime de gel plus froid », explique-t-elle.
Le gouvernement du Canada a investi dans l’installation d’infrastructures électriques nucléaires pour les bases de défense de l’Arctique et l’activité minière, qui ont besoin d’alimentation permanente, souligne Pooneh Maghoul. Ces projets nucléaires suscitent toutefois beaucoup d’inquiétude au sein des groupes de défense de l’environnement et des communautés locales et autochtones, notamment en raison du fait que les glissements de terrain sont favorisés par la fonte du pergélisol et que les désastres naturels deviennent plus dangereux et plus imprévisibles.
Leaders en recherche
Institut AdapT
« L’Institut AdapT, créé à l’École de technologie supérieure, travaille désormais avec toutes les universités de la province. Il facilite et soutient des projets collaboratifs alliant chercheurs universitaires et partenaires des milieux privés, gouvernementaux ainsi que des organismes à but non lucratif en vue d’adapter les infrastructures », explique sa directrice scientifique, Annie Levasseur. L’Institut AdapT comprend plus de 200 chercheuses et chercheurs et a pour objectif d’étendre ses activités à tout le Canada prochainement.
Centre d’études nordiques
Jean-Pascal Bilodeau, aussi directeur adjoint du Centre d’études nordiques (CEN), rappelle que la mission du Centre est de soutenir la recherche et l’innovation pour comprendre et accompagner les transformations des environnements nordiques. À cette fin, les données de ses 110 observatoires climatiques et environnementaux du Nord sont librement accessibles aux scientifiques. Le CEN gère également une dizaine de stations offrant hébergement et équipement, ce qui permet le déploiement de projets en milieux nordiques. Ces infrastructures sont essentielles pour approfondir la connaissance du territoire et favoriser son adaptation durable aux réalités nordiques.
Voir aussi
Profession et événements
Pooneh Maghoul, ing. : Quand la Terre et la Lune se rencontr...
L'ingénieure Pooneh Maghoul poursuit sa trajectoire scientifique où s'entremêlent ingénierie lunaire, efficacité én[...]
Profession et événements
Crise des infrastructures publiques
Il est urgent de revoir la manière de faire des choix en matière d’infrastructures et d’augmenter l’efficacité de l[...]
Aide à la pratique
Connaissez-vous le coût réel de vos résidus industriels ?
À l’échelle mondiale, la part de ressources et de matériaux recyclés, revalorisés et remis en circulation dans l’éc[...]
