24 février 2026

Guide de pratique professionnelle des lignes directrices sur l’IA pour mieux encadrer son utilisation


Cet article s’inscrit dans la collection « PRATIQUE EXEMPLAIRE ».
Par Emmanuelle Gril, journaliste.


 

L’intelligence artificielle (IA) occupe une place grandissante dans les tâches quotidiennes des ingénieures et ingénieurs. C’est dans cette perspective que l’Ordre des ingénieurs du Québec met à leur disposition des lignes directrices visant à mieux baliser leur pratique.

L’omniprésence de l’IA au travail fait émerger de nombreux défis d’ordre éthique et déontologique. Afin de conscientiser ses membres et de leur fournir des recommandations, l’Ordre des ingénieurs du Québec a intégré dans son Guide de pratique professionnelle une section complète sur l’IA et la pratique du génie. Voici un tour d’horizon des grands défis et des conseils concrets utiles pour s’assurer de répondre à ses obligations.

 

Avantages et risques

L’IA était déjà employée dans certains secteurs de l’ingénierie, mais l’avènement de l’IA générative a élargi son utilisation. Désormais, elle assiste les ingénieures et ingénieurs au quotidien dans de nombreuses tâches administratives et leur fournit une précieuse aide technique. Au bout du compte, ses utilisateurs voient leur efficacité améliorée, en plus de gagner du temps et d’optimiser leurs ressources Mais l’IA ne joue pas seulement un rôle de soutien. Directement intégrée aux solutions d’ingénierie, elle en est devenue un composant à part entière, améliorant leur performance.

« Il s’agit d’un outil très puissant qui présente certes des bénéfices, mais dont l’usage doit absolument être balisé. »
ARMELLE FOUCHER, CONSEILLÈRE AU DÉVELOPPEMENT DES COMPÉTENCES DE L’INGÉNIEUR, ORDRE DES INGÉNIEURS DU QUÉBEC.

 

 

 

 

Dans ce contexte, et à l’instar de plusieurs autres ordres professionnels, l’Ordre des ingénieurs du Québec a noté un besoin d’encadrement de la part de ses membres. « Il s’agit d’un outil très puissant qui présente certes des bénéfices, mais dont l’usage doit absolument être balisé », soutient Armelle Foucher, conseillère en développement de la profession à l’Ordre des ingénieurs du Québec.

En effet si les gains potentiels sont nombreux, les risques le sont également. D’où la nécessité de formuler des recommandations afin d’instaurer une pratique responsable. « Il faut bien comprendre le potentiel de l’IA tout en étant conscient de ses limites et de ses dérives potentielles. Les lignes directrices aideront nos membres à en faire une utilisation lucide », assure Marie-Julie Gravel, ing., conseillère à la surveillance de la pratique illégale à l’Ordre des ingénieurs du Québec.

 

« Il faut bien comprendre le potentiel de l’IA tout en étant conscient de ses limites et de ses dérives potentielles. Les lignes directrices aideront nos membres à en faire une utilisation lucide. »
MARIE-JULIE GRAVEL, ING., CONSEILLÈRE À LA SURVEILLANCE DE LA PRATIQUE ILLÉGALE, ORDRE DES INGÉNIEURS DU QUÉBEC.

Aiguiser son esprit critique

 

Véritable phénomène transversal dans toutes les sphères de la société, l’IA suscite bien des inquiétudes, en particulier concernant son effet sur l’environnement et les emplois. Les enjeux en matière de propriété intellectuelle, mais aussi de dépendance à l’IA et d’érosion des compétences cognitives, sont d’autres éléments qui soulèvent des questionnements.

 


« On doit savoir dans quoi on s’engage quand on élabore un projet ou qu’on a recours à l’IA. La protection et la confidentialité des données, la sécurité informatique, mais aussi sa propre capacité à analyser la chaîne de pensée sont des éléments qu’il faut constamment garder en tête. »
CAROLINE PERNELLE, ING., GESTIONNAIRE D’ÉQUIPE IA, SERVICENOW.

 

 

 

Or, dans la course actuelle à l’IA, on pourrait avoir tendance à écarter la prudence la plus élémentaire et à balayer du revers de la main des préoccupations bien légitimes. « On doit savoir dans quoi on s’engage quand on élabore un projet ou qu’on a recours à l’IA. La protection et la confidentialité des données, la sécurité informatique, mais aussi sa propre capacité à analyser la chaîne de pensée sont des éléments qu’il faut constamment garder en tête », fait valoir Caroline Pernelle, ing., gestionnaire d’équipe IA à ServiceNow.

 

En effet, l’IA n’étant pas infaillible, la prudence est de mise, car des erreurs peuvent découler de données d’entraînement ou d’entrées erronées, incomplètes ou biaisées, ou encore d’une mauvaise formulation. Sans oublier les « hallucinations » de l’IA, qui invente des informations qui paraissent crédibles, mais qui sont en fait sans fondement réel. « Il faut avoir des connaissances suffisantes et maîtriser le sujet pour déceler des hallucinations ou pour être en mesure de valider une information ou des calculs », affirme Sophie Larivière-Mantha, ing., MBA, ASC, présidente de l’Ordre des ingénieurs du Québec. S’appuyer sur ces résultats sans validation rigoureuse entraînerait donc de graves conséquences.

 

 

« Il faut avoir des connaissances suffisantes et maîtriser le sujet pour déceler des hallucinations ou pour être en mesure de valider une information ou des calculs. »
SOPHIE LARIVIÈRE-MANTHA, ING.,MBA, ASC, PRÉSIDENTE DE L’ORDRE DES INGÉNIEURS DU QUÉBEC.

 

 

 

De plus, si les systèmes d’IA sont conçus par des personnes qui ne possèdent pas l’expertise technique nécessaire, leur fiabilité est susceptible d’être compromise. Enfin, l’utilisation de cette technologie par une ingénieure ou un ingénieur qui comprend mal ou ne connaît pas assez bien les paramètres ou hypothèses d’un modèle d’IA peut aussi mener à des erreurs de calcul ou à de mauvaises décisions.

Pour toutes ces raisons, les enjeux sont majeurs. Cela dit, l’Ordre des ingénieurs du Québec n’attend pas de ses membres qu’ils deviennent de véritables experts de l’IA. Les lignes directrices visent plutôt à les inciter à réfléchir et à aiguiser leur esprit critique tout en acquérant des connaissances de base dans le domaine de l’IA. C’est à ces conditions qu’il sera possible d’en faire une utilisation responsable et de la voir comme ce qu’elle est vraiment, c’est-à-dire avant tout un outil d’assistance et non de substitution.

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Six axes de vigilance pour une utilisation responsable de l’IA en ingénierie

Les lignes directrices sur l’IA décrivent six aspects de l’utilisation de l’IA auxquels les membres de la profession
devraient se montrer particulièrement attentifs.

 

1 Responsabilité déontologique
L’ingénieure et l’ingénieur demeurent entièrement responsables de leurs décisions et des documents
qu’ils ont préparés. En aucun cas ils ne peuvent se décharger de leur responsabilité professionnelle,
et ce, même si elles et ils se sont basés sur des informations fournies par l’IA. Leurs obligations envers
le public et les clients demeurent inchangées.

 

2 Devoir de compétence
Les membres de la profession doivent reconnaître les limites de leurs compétences et ne pas utiliser l’IA
pour pallier un manque de celles-ci. Au contraire, pour être en mesure de vérifier une information
ou un calcul de l’IA, ou de déceler de possibles hallucinations, il est impératif d’avoir les
connaissances suffisantes et de maîtriser le sujet pour lequel on a recours à cette technologie.

 

3 Prudence et diligence
Les membres de l’Ordre doivent appuyer leurs décisions et leurs avis sur des connaissances
suffisantes et d’honnêtes convictions, fondées sur des informations complètes et fiables. S’ils se basent sur
des prédictions ou des réponses fournies par l’IA, ils doivent en vérifier les sources et garder à l’esprit les
risques d’erreurs, de biais et d’hallucinations. La vigilance et des pratiques rigoureuses sont aussi
de mise en matière de sécurité informatique.

 

4 Protection et confidentialité des données
Les ingénieures et les ingénieurs ont l’obligation de respecter le secret des renseignements de nature
confidentielle obtenus dans le cadre de leur pratique et de mettre en place des mesures assurant la protection
des renseignements personnels des clients. La vigilance est particulièrement de mise lorsque des données sont
collectées et utilisées pour l’entraînement ou lors de l’utilisation de l’IA, en particulier si celle-ci est offerte
gratuitement en libre accès.

 

5 Intégrité et transparence
Les membres de la profession devraient informer leurs clients des tâches susceptibles d’être accomplies à
l’aide de l’IA, ainsi que des modalités et des conditions d’utilisation de ses outils dans le cadre de leur mandat.

 

6 Impact environnemental
Les ingénieures et les ingénieurs doivent avoir conscience des répercussions environnementales
de l’IA, aussi bien lors de sa conception que de son utilisation. Ils doivent tenir compte des conséquences
de leurs choix technologiques sur l’environnement et favoriser la mise en place de pratiques durables.

 

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